« Une Europe sûre dans un monde meilleur »


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GWB : 0930-1250 North Atlantic Council (NAC) Summit. Prague, Czech Republic

Pour comprendre les événements qui ont conduit les dirigeants européens à se faire des illusions, particulièrement en ce qui concerne la sécurité de l’Europe, j’ai consulté les précieuses archives du journal Le Monde. Voici, le plus synthétiquement possible, ce que j’ai trouvé. Le récit qu’en faisaient les journalistes, expliquent en grande partie les raisons pour lesquelles les dirigeants européens successifs ont espéré convaincre la Russie qu’une coexistence pacifique était possible, dans l’intérêt de tous. Il y a eu des maladresses, des malentendus, des avertissements qui n’ont pas été entendus. L’Europe, convaincue que la protection américaine était absolue, sinon éternelle, a oublié son histoire. Elle a baissé la garde.

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Le 27 mai 1997, après des mois de négociations, Boris Eltsine et Bill Clinton, signent à Paris un Acte fondateur qui vise à instaurer entre la Russie et l’Otan une paix et une coopération durables. Cet accord devait mettre fin à un demi-siècle de guerre froide. Il était destiné à effacer définitivement l’idée que l’OTAN et la Russie resteraient à jamais des adversaires. L’Acte réaffirmait que l’OTAN ne constituait pas une menace pour la Russie et que la Russie serait bientôt représentée en permanence à l’OTAN où elle pourrait ainsi faire valoir ses opinions.

Le 29 mai 1997, Javier Solana, secrétaire général de l’OTAN, et Junnadi Ovdenkov, ministre des Affaires étrangères d’Ukraine, rendaient officielle une charte de partenariat OTAN-Ukraine, qui devrait être signée au sommet de l’OTAN, à Madrid, les 8 et 9 juillet.

Tel était l’état des relations entre l’OTAN, la Russie, les États-Unis et l’Europe, en 1997 !

L’année suivante, au sommet franco-britannique de Saint-Malo, les dirigeants des deux pays ébauchèrent une politique de défense européenne, qui ne devait pas faire double emploi avec l’OTAN, mais agir en étroite coopération avec l’Organisation atlantique. Ils avaient formulé le souhait que l’UE ait « une capacité autonome d’action, appuyée sur des forces militaires crédibles, avec les moyens de les utiliser et en étant prête à le faire ».

Le journaliste du Monde, Laurent Zecchini, écrivait : « Les États-Unis ne pouvaient qu’être satisfaits du partage du fardeau, qu’ils réclamaient depuis des décennies. Tous les États membres de l’UE ne partageaient ce point de vue. La méfiance des Français à l’égard des Américains, n’avait pas disparu et certains États considéraient que la défense de l’Europe était l’affaire exclusive des Américains. »

Le 18 octobre 1999, M. Javier Solana quitta ses fonctions à l’OTAN pour devenir Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE. Ancien universitaire, Javier Solana avait été ministre de tous les gouvernements espagnols de 1982 à 1995, notamment ministre des Affaires étrangères (1992-1995).

Le 25 mars 2000, dans une interview accordée au Monde, le nouveau secrétaire général de l’OTAN, le Britannique George Robertson, successeur de Javier Solana, estimait que Vladimir Poutine est un homme « ouvert » qui ne restera pas « figé » dans le passé. Concernant la défense européenne, il considérait que les gouvernements des Quinze devaient augmenter leurs dépenses militaires pour être « crédibles ». « L’Europe sera crédible lorsqu’elle pourra soutenir un effort de guerre pendant au moins un an », disait-il. À cette époque, l’OTAN et l’UE, pourtant voisins à Bruxelles, ne se parlaient quasiment pas. La défense collective de l’Europe relevait de la seule responsabilité de l’Alliance atlantique. L’UE n’avait pas de compétence reconnue en matière de sécurité et de défense si ce n’est par l’intermédiaire de l’Union de l’Europe occidentale (UEO).

2002 – Conseil OTAN-Russie

Le 19 septembre 2000, à Bruxelles, les dix-neuf ambassadeurs de l’OTAN et les quinze ambassadeurs de l’Union européenne (UE) se sont réunis pour la première fois. Des « relations bilatérales » furent instituées, mais les faux-semblants, les divergences de vues demeuraient. Les Européens ne pouvaient pas avoir une politique étrangère globale, sans une vision stratégique qu’ils n’avaient pas. L’émergence d’une défense européenne, n’était concevable qu’à la condition que celle-ci ne remette pas en cause la prééminence de l’OTAN.

Cette année-là, Vladimir Poutine, qui venait de succéder à Boris Eltsine, concédait qu’il n’était pas impossible que la Russie puisse un jour entrer dans l’OTAN, mais accompagnait son propos de conditions difficilement acceptables. Les dirigeants occidentaux n’avaient, alors, aucune raison de douter de sa sincérité.

Le 11 septembre 2001, les quatre attentats suicides islamistes perpétrés à Manhattan à New York, à Arlington en Virginie et à Shanksville en Pennsylvanie, en moins de deux heures, ont provoqué une prise de conscience que le monde était à nouveau dangereux et les menaces imprévisibles. L’OTAN invoque l’article 5 pour la première fois de son histoire. Des villes comme Berlin, Londres ou Paris, pouvaient être des cibles. Les Européens, qui ne tenaient aucun compte des avertissements des experts, comprirent, en quelques heures, que l’époque avait changé, mais les conclusions qu’ils en tirèrent ne furent pas à la hauteur des menaces.

Contraints par le respect des critères de Maastricht, les États membres de l’UE utilisaient leurs budgets militaires, comme variable d’ajustement. Dans le même temps, George W. Bush promettait de lancer les États-Unis dans une nouvelle course à la technologie de défense. L’écart se creusait donc avec l’Europe qui dépensait trois fois moins pour l’équipement de leurs armées, et six fois moins pour la recherche et le développement à des fins militaires.

Dans un éditorial, la Frankfurter Allgemeine Zeitung soulignait que, « jusqu’à cet automne, les Européens considéraient souvent avec dédain ce type d’avertissements américains sur les nouvelles menaces graves. On avait l’habitude de les assimiler à des prétextes apocalyptiques pour justifier de nouveaux programmes de recherches militaires.

Dans le quotidien autrichien Die Presse, on pouvait lire ceci : « Le fait est que, dans l’euphorie de l’après-guerre froide, les Européens ont commencé à négliger leurs propres obligations en matière de défense […]. Le ministre Rumsfeld sonne le réveil des troupes devant des Européens assoupis qui pensent que la guerre contre le terrorisme ne les concerne guère. »

Les États membres de l’UE, dont la tradition de neutralité était solidement installée, comme l’Irlande, les pays scandinaves et l’Autriche, ne voulaient pas rouvrir le débat et modifier les « missions de Petersberg », les missions humanitaires et d’évacuation, maintien de la paix et gestion des crises, qui constituaient la seule feuille de route de la défense européenne.

Les États membres voulaient empocher les « dividendes de la paix » en réduisant leurs budgets militaires. Sans vision stratégique, ils sont allés trop loin : la moyenne de la part budgétaire consacrée à la défense par les cinq grands pays de l’Union (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie et Espagne) représentait 1,41 % de leur PIB, soit 323 euros par habitant et par an. En comparaison, les États-Unis y consacraient 2,87 % de leur PIB, et la part par habitant représentait plus du triple.

Les Européens estimaient qu’il n’était pas nécessaire de se doter des moyens d’une politique de sécurité. La Grande-Bretagne, seule, consacrait 2,3 % de son PIB, à sa défense. La France était à 1,77 %. Le concept d’« autonomie » de la défense européenne, par rapport à l’OTAN, était inabordable dans le cadre des relations franco-britanniques. Qu’en sera-t-il quand l’UE aura vingt ou vingt-cinq États membres, si l’on prend en compte que les plus atlantistes, comme la Pologne, se rallieront à la position britannique pour ne pas affaiblir l’OTAN.

À la 37e Conférence sur la sécurité, réunie à Munich, dans les premiers jours de février 2002, le discours des participants américains fut très clair. Ils ne voulaient pas de la politique européenne de défense, telle qu’elle avait été réaffirmée au sommet de Nice, en décembre 2000. Les Américains voulaient construire un système de défense antimissile, sans consulter leurs alliés européens et encore moins, les Russes et les Chinois. La Turquie bloquait l’accord sur les relations entre l’UE et l’OTAN.

Les États-Unis ne voyaient rien à redire à un renforcement des moyens européens ; ils l’encourageaient même, en déplorant la baisse des dépenses militaires, mais ils tenaient à ce que cette politique européenne de défense ne sorte pas du cadre de l’Alliance atlantique. Ils étaient même prêts à contrer toute velléité d’autonomie.

Depuis qu’à Berlin, en 1996, les Américains avaient accepté un pilier européen de l’OTAN, les Européens s’efforçaient de rassurer les Américains. L’Europe voulait seulement se donner les moyens de jouer un rôle politique et se doter d’une capacité de gestion des crises, dans le but de compléter les outils dont dispose la communauté atlantique. Alain Richard, ministre de la Défense expliqua que pour cela, l’Europe avait besoin d’ « une capacité politiquement autonome à décider et à agir ». Elle refusait toute duplication « inutile » avec l’OTAN, mais elle voulait avoir les moyens de prendre des décisions par elle-même en concertation avec ses alliés.

L’Union européenne et l’OTAN ont, dans ces conditions, scellé, le 16 décembre 2002, au siège de l’Alliance atlantique à Bruxelles, un accord de partenariat stratégique, destiné à permettre aux Européens de lancer leur politique commune de défense.

Le 20 mars 2003, le gouvernement américain, soutenu par un certain nombre de pays européens (dont l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’Italie) a déclaré la guerre à l’Irak. La France a tout tenté pour empêcher cette guerre aux conséquences imprévisibles, mais les Américains voulaient un changement de régime en Irak dans le cadre de leur plan de lutte contre l’axe du mal et sans doute de buts économiques cachés. Cette guerre éclair a duré 26 jours. Le 1er mai 2003 le président américain annonça la fin des opérations militaires.

Tous les Européens ne partageaient pas les options stratégiques des Américains. Il y avait de quoi être préoccupé par la doctrine de la guerre préventive. Seulement, voilà, comment prétendre jouer un rôle sur la scène internationale, si l’on n’est pas capable d’augmenter les budgets militaires ?

Le 12 décembre 2003, les États membres de l’UE se sont réunis à Bruxelles pour adopter la stratégie européenne de sécurité, un document, préparé sous l’autorité du Haut Représentant de l’UE pour la PESC, Javier Solana, qui avait identifié les principales menaces auxquelles l’UE devait faire face. Une agression de haute intensité contre l’un des États membres était alors considérée comme hautement improbable.

Le titre du document : « Une Europe sûre dans un monde meilleur » avait pour but de convaincre que « L’Union européenne est prête à partager la responsabilité de la sécurité dans le monde. » L’Europe de la défense n’est encore qu’un projet, mais un projet cohérent qui suscita beaucoup d’espoir.

Rapport Solana- Une Europe sûre dans un monde meilleur

C’est dans ces jours-là, que j’ai rencontré M. Javier Solana, à Bruxelles, en compagnie d’Émile Blanc, ancien délégué général à l’armement, président d’EuroDéfense, de Jean-Didier Blanchet, ancien directeur général d’Air France, du général d’armée (2S) Michel Fennebresque, ancien gouverneur militaire de Paris, du colonel Claude Dehouck, délégué général d’EuroDéfense et de Guy Petibon, industriel. Nous étions sortis de cet entretien, plus optimistes qu’en entrant dans le grand bureau du Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune.

Les premiers mots de l’introduction de cet important document, résument bien l’état d’esprit qui avait présidé à son élaboration :

L’Europe n’a jamais été aussi prospère, aussi sûre, ni aussi libre. La violence de la première moitié du vingtième siècle a cédé la place à une période de paix et de stabilité sans précédent dans l’histoire européenne.

La création de l’Union européenne a constitué le facteur essentiel de cette évolution. Elle a transformé les relations entre nos États, ainsi que la vie de nos citoyens. Les pays européens ont à cœur de traiter pacifiquement les différends et de coopérer par le biais d’institutions communes.

Pendant cette période, l’extension progressive de l’état de droit et de la démocratie a transformé des régimes autoritaires en démocraties sûres, stables et dynamiques. Les Élargissements successifs font du projet d’un continent uni et pacifique, une réalité.

Les États-Unis ont joué un rôle capital dans l’intégration et la sécurité européennes, notamment par le biais de l’OTAN. La fin de la guerre froide a laissé les États-Unis dans une position dominante en tant qu’acteur militaire. Aucun pays n’est toutefois en mesure de faire face, seul, aux problèmes complexes de notre temps.

L’Europe reste confrontée à des menaces et des défis en matière de sécurité…

Depuis le 11 septembre 2001, les États-Unis, en guerre contre l’« Axe du mal », ont engagé un vaste programme de modernisation de leur appareil militaire, au point que leur budget de défense est désormais supérieur à la somme des budgets de défense de tous les autres pays.

À suivre…


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Commentaires

2 réponses à “« Une Europe sûre dans un monde meilleur »”

  1. Avatar de Bernard ROTH
    Bernard ROTH

    Passionnant, comme toujours….
    D’abord revenir aux faits.

    1. Avatar de Michel Desmoulin
      Michel Desmoulin

      Merci mon cher Bernard

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