Michel Mauer nous a quittés.


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Je connaissais Michel Mauer depuis cinquante-deux ans, une vie. C’est dire que la nouvelle de son décès le 5 janvier m’a littéralement bouleversé. Le 16 décembre, après un déjeuner inoubliable chez notre amie Ariel Ricaud-Barsi, Michel m’avait dit tout le plaisir qu’il avait à l’idée de passer les fêtes à Val d’Isère et à skier sans doute pour la dernière fois. Il avait 87 ans, mais n’avait jamais fait son âge. Depuis 1965, nous avions une relation professionnelle et amicale d’une confiance totale, sans une ombre. Je lui devais toute ma carrière. Le 18 novembre 1994, sur sa proposition, le conseil d’administration de Cogedim nous avait nommés, Yves Jacquet et moi, directeurs généraux de cette belle entreprise. Depuis qu’il avait fait valoir ses droits à la retraite, nous échangions périodiquement avec beaucoup de bonheur. Il était très heureux de réunir ses « barons »

J’éprouve tout naturellement le besoin de lui rendre hommage dans ce blog.

Sa voix un peu aiguë, qui faisait penser à celle de Jean d’Ormesson, son esprit si vif, son humour ravageur, son charme, ne me quittent pas depuis l’annonce de son décès brutal à Val d’Isère.

Michel Mauer n’était pas seulement une personnalité connue du monde des affaires, c’était un bâtisseur qui avait la passion de l’architecture.

Que ses trois premières grandes opérations immobilières aient été entreprises à Neuilly, boulevard Bineau, face à la Baie de Saint-Tropez, « Les Mas de Guerrevieille » et à Val d’Isère, « La Daille », ne devait rien au hasard. C’était un message que, dès le début des années soixante, Michel Mauer adressait à une profession qui n’avait fait son apparition qu’au début des années cinquante et qui, peu réglementée, attirait les aventuriers. Construire est de tous les actes, un des plus complets. Michel citait souvent Paul Valéry qui, dans « Eupalinos » avait si bien donné à l’acte de construire ses lettres de noblesse.

Chercher, trouver, négocier un terrain, fut son premier métier à la sortie de Science Po Paris et de la faculté de droit. Il l’exerça avec talent à la SACI, une filiale de la Banque de Paris et des Pays Bas. Trouver des terrains n’était pas une mince affaire. Les terrains constructibles pour de belles opérations, bien situées, étaient très rares. Michel Mauer rappelait souvent le mot de Paul Valéry : « Le temps du monde fini commence ».

En 1963, quand la décision fut prise de créer COGEDIM, la direction immobilière de la Banque de Paris et des Pays-Bas, première banque d’affaires française, avait déjà constitué, sous la houlette de son directeur général, Jean Reyre, un ensemble de sociétés regroupant tous les métiers qui avaient, de près ou de loin, à s’exercer dans le domaine de la construction. Jean Reyre demanda à René Durand, directeur du département immobilier, de réunir un tour de table de compagnies d’assurances et de financiers de premier plan. C’est ce qui fut fait en 1963.

René Durand demanda à Francis Maurice, directeur général de la SACI, connu pour être un incubateur de talents, de lui « céder » un de ses plus brillants espoirs pour prendre la direction générale de COGEDIM. C’est ainsi que Michel Mauer associa son nom à celui de COGEDIM.

La Daille à Val d’Isère

C’est dans un petit, mais élégant, immeuble de la rue de Talleyrand, à deux pas des Invalides, que Michel Mauer aménagea. Le personnel n’était pas nombreux. C’est avec trois personnes que Michel Mauer commença à écrire l’histoire de COGEDIM. Aidé par un conseil d’administration que tout Paris lui enviait, le jeune directeur général chercha le plus vite possible des terrains et des collaborateurs de talent. Ce fut difficile, les sociétés de promotion concurrentes, ne l’avaient pas attendu et les beaux terrains étaient rares. Mais Michel Mauer était déjà un redoutable négociateur et s’avéra un excellent dénicheur de talents.

Michel Mauer avait l’art de communiquer. Ce n’était pas la mode, à l’époque, dans le monde discret et secret des banques d’affaires. Rue de Talleyrand, le style qui avait cours dans les grandes institutions financières et les compagnies d’assurances, demeurait, même si, très habilement, Michel Mauer savait admirablement concilier tradition et modernité. C’est ainsi que ces « Messieurs du Conseil » croisaient parfois Jean-Claude Killy, le récent triple champion olympique des Jeux de Grenoble ou Jacques Séguéla, le nouveau publicitaire à la mode.

Le 16 mai 1968, Michel Mauer fit paraître dans le Figaro, une pleine page à l’occasion de la mise en vente du « Grand Pavois ». Sous le dessin stylisé représentant le futur immeuble élancé comme un navire, figurait la mention : « Paris hisse le Grand Pavois » et en dessous : « un vaisseau ancré en plein XVème ». Dès que les premiers résultats furent connus, un journal titra : « Le pavé a relancé la pierre ». Le programme, et Cogedim, furent, en quelques jours, connus de tout Paris.

En 1973, dix ans après la création de Cogedim, Michel Mauer avait déjà donné à COGEDIM, une image, un style, une culture d’entreprise. Jacques Séguéla avait proposé à Michel Mauer de célébrer cet anniversaire en ces termes : « En 10 ans, nous avons eu le temps de réfléchir à notre métier et d’en mesurer la gravité : les difficultés rencontrées nous ont imposé l’humilité, mais n’ont fait que renforcer notre volonté, constante depuis le début, de progrès et de qualité. » […] « Face aux idées toutes faites sur l’immobilier… nous nous battons à coups de truelle. C’est plus constructif… Si nous avons mis une truelle sur notre signature, ce n’est pas par hasard. COGEDIM construit des valeurs d’avenir. »

Michel Mauer avait reçu pour mission de construire des immeubles « haut de gamme ». Il accomplissait sa mission dans la cohérence et avec un état d’esprit qui faisait l’admiration de la profession, de ses collaborateurs qui ont eu, très tôt, une fierté d’appartenance qui les rendait impossibles à débaucher, et de la Banque, fière de son fleuron.

Le Grand Pavois dans le XVe

Les premières opérations ont marqué leur époque, par leur situation, leur taille, leur originalité. Pendant cette première décennie, ce fut le cas du « Grand Pavois », dans le XVème arrondissement de Paris, du « Quartier de l’Horloge », sur la Piazza Beaubourg, face au Centre Pompidou, du « Manhattan, un des immeubles de bureaux du quartier de la Défense les plus connus, de « La Daille », un nouveau quartier de Val d’Isère, des « Mas de Guerrevieille, face au Golfe de Saint-Tropez. Ces programmes avaient en commun une certaine conception de l’art de construire, la qualité de la vie et le souci de l’environnement et de l’intégration au site.

Entreprendre, c’est bien, mais diriger une équipe de têtes bien faites, aux caractères souvent bien trempés, aux ambitions légitimes, nécessite d’autres qualités. Michel Mauer avait une autorité naturelle. Il savait faire travailler ensemble des personnalités fortes et différentes. La simplicité et l’aisance avec lesquelles il faisait face à toutes les situations, impressionnaient. Cette simplicité, moins fréquente qu’on ne le pense dans les fonctions d’autorité, s’exprimait également dans l’intérêt qu’il portait à chaque membre du personnel à quelque niveau que ce soit. Il exerçait ses fonctions avec rigueur et humanisme, mais aussi avec beaucoup d’esprit, de subtilité, de finesse. Naturellement bienveillant, Michel Mauer faisait l’unanimité dans l’entreprise et en dehors.

Sur le bateau de Michel Mauer en 1965 dans la Baie de Saint Tropez

J’ai le souvenir qu’un jour il me demanda d’assister à un entretien qu’il avait avec l’amiral de Castelbajac dont il avait été le « midship » pendant son service militaire. Je les observais et je comprenais comment Michel Mauer avait appris, auprès de cet amiral et, peu de temps après, aux côtés de Françis Maurice, le directeur général de la SACI, la relation que doit avoir un chef avec ses collaborateurs. Cette relation ne s’apprend pas dans les écoles, aussi prestigieuses soient-elles. Faite à la fois de distance, de respect, de confiance, elle est essentielle pour la réussite de l’entreprise.

Fin et subtil, Michel Mauer réservait souvent des surprises à ses interlocuteurs. La première fois que je me suis rendu à « La Chêneraie », la propriété de ses parents à Grimaud, sur la route de Collobrières, c’était en 1965, nous nous connaissions depuis peu de temps. Michel Mauer m’avait donné quelques indications par téléphone car la propriété était difficile à trouver. À mon arrivée, non sans difficulté, il m’avait dit, avec une pointe de malice : « C’est un test.. » Souriant, charmeur, très bien élevé, j’ai le souvenir qu’il se montra amical mais un peu distant, jamais familier. Nous avions un peu le même caractère. Il m’a souvent dit, dans diverses circonstances : « Vous êtes comme moi, Michel, vous êtes un faux gentil ! » Sur des notes qu’il retournait à son auteur, les commentaires pouvaient être cinglants, mais ils commençaient souvent par « Mon très cher » ! Il arriva qu’un jour, recevant un cadre de haut rang pour l’informer qu’il ne pouvait pas le garder, celui-ci, en sortant, n’avait pas compris qu’il était licencié.

Avec les lois de décentralisation de 1982, pour construire, il fallait connaître des maires pour obtenir des droits de construire dans les zones d’aménagement qui proliférèrent. Michel Mauer excella dans cette capacité à convaincre les maires. Le Groupe changea de dimension. Michel Mauer aussi. Le 5 septembre 1986, l’EXPRESS publia une liste « des 100 noms de la rentrée ». Parmi les acteurs, chanteurs, architectes, écrivains, chefs d’entreprise, Michel Mauer figurait aux côtés de Jean Nouvel, Philippe Labro, son ami Jean-Claude Brialy, l’architecte Jean-Michel Wilmotte, Mstislav Rostropovitch, Guy Savoy, sans citer ceux dont on n’entendit plus jamais parler. En pénétrant dans ce petit cercle des personnalités de premier plan, on ne se fait pas que des amis. Les jalousies se révèlent.

En reconnaissance de ses mérites et de sa réussite, le 26 novembre 1986, rue d’Antin, dans les Salons de l’Orangerie du siège de Paribas, le ministre Camille Cabana, remit à Michel Mauer les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur devant de nombreux ministres, maires de grandes villes, chefs d’entreprise, dirigeants des grandes banques et institutions financières et de très nombreux amis du récipiendaire. Michel François Poncet, le nouveau Président de Paribas, en accueillant dans ses murs, cette brillante réception, avait tenu à montrer la place qu’occupait COGEDIM, et Michel Mauer en particulier, dans le Groupe Paribas.

1992 – Le comité de direction de Cogedim

Michel Mauer fut, peu après, admis au « Siècle ». Fondé en 1944, par Georges Bérard-Quélin, « B.Q. pour les intimes, le Siècle est un cercle où se côtoient les élites françaises, quelque cinq cents personnes cooptées, des hauts fonctionnaires, les patrons des grandes entreprises, des hommes et femmes politiques, des banquiers, des magistrats, la plupart des grands dirigeants de presse, des médias, du journalisme, des économistes, des universitaires, quelques syndicalistes. Michel Mauer fit ainsi son entrée dans le principal lieu de pouvoir de la République française.

Avec un chiffre d’affaires de plus de trois milliards par an, une expérience reconnue, plus de 2 000 000 de m2 construits, plus de 500 immeubles ou « villages de maisons individuelles », un souci architectural et de la qualité de vie constant, plus de 200 millions de capitaux propres et un conseil d’administration envié, Michel Mauer pouvait célébrer les 25 ans de COGEDIM avec fierté.

1994-Avec la journaliste du Figaro, Carole Bellemare, le jour de l’inauguration de la Fondation Cartier, boulevard Raspail

Une fierté que Michel Mauer ne cherchait pas à cacher quand il recevait des félicitations pour la transformation de Val d’Isère, son jardin d’hiver depuis plus de trente ans. Le vieux village de Val d’Isère n’avait pour centre qu’une gare routière et un village du club Méditerranée. Sa rénovation s’imposait, mais il fallait qu’elle soit « à l’ancienne », dans la plus pure tradition architecturale de la Tarentaise, qui privilégie le bois et le granit. Des rues piétonnes, des placettes, des arcades, des boutiques de luxe, furent conçues, sous la direction de Jean Diaz, son directeur général, qui mena à bien l’opération « Val d’Isère Village » avec beaucoup de talent, pour donner un caractère prestigieux à cette station qui préparait les Jeux Olympiques d’hiver de 1992. La commercialisation fut un succès et une grande satisfaction pour Michel Mauer, qui trouvait là le couronnement de sa carrière de bâtisseur et l’accomplissement de sa passion : l’architecture. De « La Daille » à « Val d’Isère Village » la réussite avait trouvé son symbole.

L’hommage rendu, dès l’annonce du décès de Michel Mauer, par Benoit Launay sur Radio-TV Val d’Isère, illustre la reconnaissance de cette station pour son illustre résidant : « Il est parti sur la terre qui avait vu naître un de ses premiers plus grands projets. Michel Mauer n’est plus, emporté par le poids de l’âge qui, jusqu’à l’année dernière, n’avait pas de prise sur lui. Il était né à Perpignan le 03 octobre 1930. Il est décédé dans la nuit de jeudi à vendredi, d’une embolie pulmonaire dans son chalet familial de la rue Nicolas Bazile, juste à côté de l’église de Val d’Isère, vieille grange qu’il avait rachetée à la famille Mattis. Il l’avait appelé la « Stidia » en souvenir du village créé par ses aïeux en Algérie. Michel Mauer, c’est un nom que les grands livres d’histoire répertorieront encore longtemps comme étant celui associé à la COGEDIM qu’il créa en tant que filiale de Paribas « dans une chambre de bonnes ».

La brochure de Val d’Isère Village

À Val d’Isère, même si son nom ne résonne pas comme celui des familles du pays, il laissera au village une empreinte indélébile. En 1973, Noël Machet, maire de l’époque, l’appelle pour être le maître d’ouvrage des 4 bâtiments de la Daille. Plus tard, en 1987, Il s’occupe de la promotion du Val d’Isère Village en compagnie d’André Degouey, le maire de l’époque, avec qui il se lie d’une amitié indéfectible. Ces 2 constructions formeront des quartiers majeurs de Val d’Isère qui modifieront pour toujours l’architecture locale et qui en feront sa renommée. Passionné de voile, de lecture et de ski, Michel Mauer avait fait de Val d’Isère son refuge de montagne. Jusqu’à l’année dernière il avait dévalé à ski les pentes du domaine skiable. Plus fatigué cette année, il avait signifié à Cécile, sa monitrice depuis de nombreuses années, qu’il souhaitait se reposer. Mais, il avait gardé ce qui faisait son aura : sa générosité, son empathie pour les autres, sa rapidité d’esprit et son humour. Une messe se déroulera en présence du corps de Michel ce mercredi à 14h30 en l’Église protestante de l’Étoile à Paris. Il sera ensuite acheminé à Grimaud où il avait une maison, pour y être enterré ce jeudi au cimetière de la ville. »

http://www.radiovaldisere.com/index.php?p=infos&id=7274

Le site de Radio TV Val d’Isère

Éprouvé par la « crise du siècle », consécutive à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en 1990, et « les affaires », Michel Mauer présida son dernier conseil le 18 novembre 1994. Un conseil que je ne pourrai jamais oublier. Les regards étaient tristes, attentifs à chaque mot prononcé ; nombreux étaient ceux qui avaient des difficultés à maîtriser leur émotion. J’étais de ceux-là. Assis près de lui, je l’écoutais mais je ne le regardais pas. Je sentis seulement une larme couler sur ma joue à la fin de son émouvante déclaration.

 C’est Philippe Dulac, directeur général adjoint de Paribas, qui prit la parole le premier. Je ne fus pas surpris de l’entendre prononcer, dès le début de son intervention, ces vers d’Eluard « Comprenne qui voudra ! Moi, mon remord ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. »

Ainsi se terminaient trente-deux années de services rendus au groupe Paribas et à Cogedim. Une aventure, une histoire, que j’ai eu l’honneur, et la chance, de partager avec quelques-uns de ses « barons ». La personnalité de Michel Mauer rayonnait sur l’ensemble du Groupe. Par un phénomène de mimétisme bien connu, nombreux étaient ceux qui parlaient comme lui, agissait comme lui, sans même en avoir conscience. Je reconnais avoir parfois été de ceux-là. L’empreinte, au sens religieux du terme, était forte. Quand il a fait valoir ses droits à la retraite, il y eut beaucoup de larmes dans les couloirs du siège social, Square Chaptal à Levallois.

Le 9 janvier, la neige est tombée sur Val d’Isère comme jamais, de mémoire d’Avalins….

La cérémonie religieuse a été célébrée le 10 janvier en l’Église protestante unie de l’Étoile, 56 avenue de la Grande Armée.

J’adresse à Betty, à Véronique et Corinne, ses filles, à Christine et Martine, ses sœurs, à ses petits-enfants, à Annick Mauer et à toute sa famille, mes plus sincères condoléances et mes pensées les plus amicales.


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