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mercredi 16 juillet 2008

La libération de Dinan, le 2 aôut 1944.

Ce nouvel épisode de la vie de mon père concerne la libération de la ville de Dinan, sous-préfecture du département que l’on appelait alors, les Côtes du nord.
Le 1er août 1944 au soir, route de Dinard, Gilbert Desmoulin, directeur des services techniques de la ville de Dinan, croise un feldgendarme auquel il a eu à faire à plusieurs reprises. « Sûrement un brave type dans le civil ». Entendant le bruit du canon qui se rapproche, nous faisons le même signe : « ça va barder ». Mais ce signe n’a pas le même sens pour l’un et pour l’autre. L’approche des troupes alliées est annoncée à Pontorson, puis à Dol. Les Allemands semblent décidés à tenir Dinan.
À la Mairie, autour du maire, monsieur Aubry, il règne une ambiance de veillée d’armes. L’artillerie américaine, le 802ème Rank Destroyer Battalion, est en batterie sur les hauteurs de Lanvallay. Le 2 août, Gilbert Desmoulin monte avec Hingamp, le contremaître principal, au premier étage de la Mairie pour examiner l’état du drapeau qui est dans le placard, sous la fenêtre. Tout est prêt mais il faudra encore patienter. En redescendant, il voit monsieur Balquet, un adjoint, qui arrive, portant dans ses bras un obus de 105 fendu dans le sens de la longueur et dont l’explosif, jaune clair, est apparent. « Il est tombé à l’église Saint-Malo sans exploser. On nous bombarde ».
À dix heures trente, les premiers fusants tombent sur le quartier de l’église Saint-Malo et sur le Jardin anglais. Les soldats allemands, en alerte, sont nerveux; Des patrouilles circulent dans les rues et vérifient les identités. Tandis que les explosions se multiplient, les boutiques ferment et chacun prend ses dispositions. Il est onze heures quand les Allemands installent, sur le Jardin anglais, des mitrailleuses lourdes et des canons antichars braqués en direction de Lanvallay.
Vers midi et demi, les abris sont surpeuplés, les rues sont désertes. Gilbert Desmoulin entend un bruit sourd de piétinement, par la fenêtre de son bureau, il voit déboucher de la rue des Rouairies deux colonnes de soldats allemands en tenue de guerre, chargés de munitions et l’arme au poing. Chaque colonne, de soixante hommes environ, rase les murs, en file indienne. Elles se dirigent vers la rue de la Ferronnerie puis, au-delà, vers le viaduc.
« Depuis le début du bombardement, chacun est à son poste. Le maire, monsieur Aubry est arrivé presque aussitôt à la Mairie. Pendant l’incendie des Galeries, monsieur Aubert, le premier adjoint, apporte une aide efficace aux pompiers. » Henriette Desmoulin, sa femme, réconforte son fils, « Quand tu entends le sifflement, c’est que l’obus est déjà tombé ». Des obus sont déjà tombés au 12 et au 20 rue de la Croix, où nous habitions. Des hommes de la défense passive, en casques blancs et brassards, entrent dans la maison et crient : « Est-ce qu'il y a des morts ici? »;
Vers 13 heures, quelqu’un dit qu’il faudrait informer les Américains de l’absurdité de ce bombardement qui ne touche que des Français. Gilbert Desmoulin croise, dans la rue, le chirurgien de la clinique de la Sagesse qui court vers la clinique avec, dans ses bras, son fils blessé qu’il ne pourra sauver. L’odeur âcre de la poudre mêlée à celle qui provient des incendies, rend l’air irrespirable. Gilbert Desmoulin, inquiet, a envoyé deux agents de police rue de la Croix pour transporter, sur un brancard, sa femme malade dans l’abri, déjà plein, qui est sous l’Hôtel-de-Ville. Il prend son fils par la main et, en courant, traverse la Place Duclos. « Quelques instants après, Meheut, un des agents de police qui a transporté Henriette arrive sur un brancard avec une horrible plaie au cou. Il a l’air mort. Il aurait dit à un soldat allemand, en montrant son fusil : « Donne-moi ça, ça ne te servira plus ». L’allemand a tiré. L’agent de police mort est étendu dans la salle Aristide Briand. Quelques minutes plus tard, arrive un très jeune soldat allemand en uniforme brun clair qui veut savoir où est le revolver de l’agent de police. « Le sien, sur ma poitrine, m’est aussi désagréable que son air furieux. Je ne sais de quoi il s’agit. Je demande à Hingamp qui est près de moi. Quelqu’un me souffle « Dans la corbeille à papier de la salle Aristide Briand ». Hingamp dit : « J’y vais » et hérite du même coup du jeune sauvage. Ils vont dans la salle Briand, Hingamp feint de chercher, butte, comme par mégarde, dans la corbeille à papier, celle-ci se renverse et fait apparaître le revolver. L’allemand s’en empare et l’épisode se termine là ».
« De douze heures à dix-huit heures, le bombardement est intense. Les incendies se multiplient. La relève des blessés et des morts est de plus en plus difficile. La nuit du 2 au 3 août est assez calme. Quelques tirs d’infanterie des deux côtés de la Rance, le pillage des maisons détruites par des soldats allemands, des déplacements de troupes et de blindés allemands annoncent la retraite. Le 3 août, j’entends madame Heurtel, la concierge de la Mairie, me crier de venir vite. Le jeune Allemand qui, la veille, cherchait le revolver, tient maintenant le sien sur la poitrine d’Hubert, un ouvrier de la Ville. Père de neuf enfants, écroulé sur le pont-bascule de l’octroi. « Sabotage » crie l’Allemand. Hubert a pris, sur un camion allemand inutilisable par l’explosion d’une grenade, de vieux registres dont de nombreuses pages blanches pourraient servir à ses enfants. J’essaie de calmer le soldat allemand; ce qui n’est pas facile. Ces jeunes formés dans les « Jeunesses hitlériennes » sont fanatisés. Par chance, un Allemand de la Wehrmacht vient à passer et me demande des hommes pour creuser des tombes au cimetière. Je désigne Hubert. Discussion vive entre les deux Allemands; le plus âgé l’emporte. Hubert est sauvé ! »
Les agents de la Défense passive, les pompiers, les services sanitaires et les patrouilles allemandes circulent dans les rues vides de toute population civile. « Dans la nuit du 3 au 4 août, les Allemands se déplacent, en assez grand nombre, dans la rue du Marchix, venant du Château et allant vers la rue de Brest.. Dans ce vacarme de ferraille et de véhicules, nous comprenons qu’il serait imprudent de se faire voir. Une troupe en déroute, silencieuse, au pas, n’aspire plus à être admirée ! Le lendemain, on entend encore quelques tirs de canon et de mitrailleuses. Le Maire, ses adjoints et les chefs de service visitent les abris, les hôpitaux, les cliniques et s’assurent que le déblaiement et l’étaiement des immeubles touchés se déroulent selon les plans.
Le samedi 5 août, le viaduc, miné, saute. La Kommandantur est vide. Des colonnes de soldats allemands prennent la route de Dinard. Les tirs ont repris fortement sur les bords de la Rance. Les pillages continuent. Les Allemands abandonnent leur matériel et battent en retraite. Le dimanche 6 août, il n’y a plus d’Allemands dans la ville. Les habitants commencent à sortir pour se rendre aux offices religieux. Ils sont anxieux, sans aucune information sur ce qui va se passer. « Vers 10 heures du soir, étant en faction devant la Mairie, je vois arriver un véhicule blindé dont l’avant est couvert d’un tissu donnant une très faible lumière violacée. Un officier américain en sort et me demande s’il peut envoyer d’urgence un message radio en Angleterre. Je le guide aussitôt, en grimpant sur le véhicule, jusque chez Morin, des machines à coudre, qui met son installation à sa disposition. Cet officier est le premier américain libre que j’ai vu à Dinan. Le génie américain installe un pont métallique sur les arches du viaduc détruit et les premiers convois de troupes américaines entrent en ville par le Jerzual.
Dinan est libre ».

mardi 15 juillet 2008

Mon père, Gilbert Desmoulin, aurait eu cent ans cette année (suite)

Mon père, qui était né le 10 mai 1908, aurait eu cent ans cette année. J’ai rendu hommage à sa mémoire dans un billet récent que je compléterai pendant l’été par quelques épisodes de son existence qu’il avait lui même rédigés où que j’ai écrit dans la biographie que je lui ai consacrée.
Le premier, mis en ligne aujourd’hui, concerne la période de l’occupation de la ville de Dinan par les Allemands. Depuis le 7 octobre 1937, mon père y exerçait les fonctions de directeur des services techniques. Il se souvenait que le 16 mai 1940, le député-maire, Michel Geistdoerfer frappait du poing sur son bureau, prennant Gilbert à témoin : « Les guerres ne se gagnent pas avec des restrictions et des évacuations… » Les réfugiés affluaient. Le maire avait constitué un comité à la tête duquel il avait mis un homme âgé qui fut jadis son précepteur et qui, en 14-18, eut des fonctions analogues. Il faut des locaux, des moyens de couchage, assurer le ravitaillement, coordonner les actions… Une petite partie des réfugiés put être logée chez des particuliers. Un lotissement, dont l’équipement était avancé, le lotissement Boulay, fut réquisitionné et des baraquements y furent construits. Un hangar fut utilisé rue Victor Bash ; Un autre route de Dinard, et Gilbert fit acquérir par la Ville une maison appartenant à monsieur Yvangot située rue du Petit Fort. Elle était peu coûteuse et offrait une grande surface de plancher. Il fallut faire des centaines de lits avec les moyens du bord et équiper des lieux d’accueil avec des tables, des chaises, etc.…
« Au Comité, chacun s’occupait de son mieux. Madame René Pleven, la mère du futur ministre, très active, et moi avons parfois bousculé le Président, plein de bonne volonté, mais qui n’était pas dans le rythme…Il régnait une grande effervescence. Nous n’apprenions sans arrêt, avec angoisse, la progression des Allemands et les noms des villes qui tombaient. » À Dinan, comme partout, la population était médusée mais rares sont ceux qui quittèrent la ville.
Le 16 juin, le Député-Maire donna l’ordre à Gilbert de cacher « la mort du Sergent Gombault » qui orne la Salle du Conseil. Ce tableau représente l’exécution d’un jeune Dinannais de 20 ans, parent de la famille Pleven, pendant la guerre de 70. Le Sergent Gombault, bien emballé, dormira au grenier jusqu’à la fin de la guerre.
Le 17 juin, l’explosion d’un train de munitions en gare de Rennes provoqua un carnage. Depuis deux mois, Gilbert avait peu dormi; il était très fatigué. Quand il rentre chez lui, venant de la cantine des réfugiés, à la gare, il est exténué. Dans la nuit, il a près de 40° de fièvre. Le lendemain, le Docteur Vidal constate qu’il a une angine et lui dit : « Si vous voulez reprendre le travail rapidement, je vous conseille de garder le lit. »
« Les Allemands, les Allemands ». Les premières colonnes motorisées allemandes traversent la Rance le 18 juin. Les soldats qui sautent les premiers des véhicules entrent à la Poste, pour neutraliser les communications téléphoniques et, à l’Hôtel de Ville, pour arrêter la Municipalité et les principaux chefs de service, le temps de prendre possession de la ville. Gilbert, et son fils qui a grimpé sur une table, voient par le bow-window, pendant de longues heures, les soldats allemands se diriger vers les casernes. Un side-car se détache et passe devant l’immeuble. Le passager, l’arme au poing, inspecte les fenêtres. Il porte un ciré felgrau. Le jour même, les horloges sont avancées d’une heure. Les Dinannais vont maintenant devoir vivre à l’heure allemande.
Passés les premiers moments de stupeur et de crainte, les Dinannais découvrent l’occupation. Quand Gilbert reprend son service, le 20 juin, « il trouve au Cabinet du Maire un gros officier Allemand dont monsieur Youvanich, le bibliothécaire, traduit difficilement une langue rugueuse mêlée de mâchouillements de cigare. En gros, il précise les conditions dans lesquelles les administrations municipales sont soumises au contrôle allemand et devront répondre aux ordres de la Kommandantur. Il indique aussi les risques qu’encourrait la population si l’armée allemande était attaquée ou simplement gênée. Le Député-Maire écoute puis demande que tous les ordres passent par lui. L’officier allemand parti, il nous donne l’ordre de ne répondre à aucune demande des Allemands et de ne prendre aucune position vis-à-vis d’eux sans lui en avoir référé.
Le gros de l’armée allemande a poursuivi vers l’ouest. Ceux qui restent à Dinan se sont installés dans les casernes, dans les hôtels et chez l’habitant; les prisonniers français sont regroupés dans une des casernes. Les soldats allemands se comportent correctement. On raconte que ceux qui sont logés à l’hôtel, qui est devant la gare, enlèvent leurs bottes pour monter les escaliers sans faire de bruit lorsqu’ils rentrent tard le soir. » A la fin de l’année 1940, la Kommandantur donna par voie d’affiches et de communiqués, des ordres qui faisaient entrer les Dinannais dans un réseau de contraintes très pénibles au quotidien. Défense d’écouter la radio anglaise, interdiction de chanter, de pavoiser, de chasser, de détenir des pigeons voyageurs ! Le couvre-feu de 23h à 5h1/2 le lendemain est strict.
Le 2 septembre, le conseil de guerre des Côtes du Nord condamne à la peine de mort, le sieur Dubreuil, pour avoir donné un coup de pied dans le bas ventre d’un Allemand au cours d’une bagarre dans un café. Le ravitaillement constitue déjà la principale préoccupation de la population. À la Mairie, le régime de Vichy se met en place. Gilbert a noté « qu’il devient évident que la situation du Député-Maire est fort délicate. Il n’est pas homme à agir à l’inverse de ses convictions. Autant les relations sont courtoises et même bonnes avec le sous-préfet Musso, autant elles sont déplaisantes avec le pisse-vinaigre Mayade qui sera fusillé à la Libération pour son comportement comme Préfet, chargé de la police, dans le Midi. » Chaque matin, à 11 h, le Député-Maire, ses adjoints, le Secrétaire général et Gilbert se réunissent pour commenter les faits de guerre et préparer les décisions à prendre.
« Nous étions assez indécis devant tant d’événements et d’une telle intensité. Les Allemands cherchaient à exploiter la France au maximum. Il faudra cultiver l’espérance et se comporter en Français en essayant de ne pas se faire prendre. Toutes relations peuvent en effet prendre un caractère conflictuel. Il faut donc réduire celles-ci au strict minimum. Il faut faire preuve de dignité en permanence et faire en sorte qu’aucun Allemand, retournant dans son pays, n’emporte l’impression que le Français est inférieur à lui en savoir-vivre, en culture ou en technique. ».
Les demandes allemandes commencent à arriver. Le sanitaire de la caserne, où sont les prisonniers français, est infect : des tinettes qui débordent et les pauvres prisonniers qui se livrent à des tâches repoussantes. Le réseau d’égouts est récent et il reste à raccorder les riverains. Je fais aménager les sanitaires et réaliser leur jonction à l’égout. « Un jour, alors que je me trouve Place Duclos, j’entends une marche funèbre venant de la rue Chateaubriand. Un cortège débouche qui se dirige vers la rue Thiers, sans doute en direction de la gare. En tête, la musique militaire, puis le cercueil du général (je l’apprendrai plus tard) recouvert d’un drapeau frappé de la croix gammée et un détachement de troupe. Les rues sont vides, les rares passants s’esquivent. »
« Peu de temps avant Noël, un Allemand surgit dans mon bureau et me demande de le suivre à la feldgendarmerie. On me fait asseoir à une table, trois feldgendarmes en face de moi. L’un d’eux, qui parle assez bien le français, m’interroge. Je ne comprends pas de quoi il est question. Par moments, les Allemands parlent entre eux puis l’interrogatoire reprend. Petit à petit les choses se précisent. Il y avait, avant la guerre, plusieurs avions de tourisme au terrain municipal d’aviation de Dinan-Trélivan. L’ordre est venu de peindre des cocardes tricolores sous les ailes. Un service de réquisition est venu ensuite qui a éliminé un appareil et demandé qu’il soit retiré du terrain.
-On aurait dû effacer les cocardes, puisqu’il n’était pas réquisitionné, mais il y avait d’autres soucis ; on l’a oublié ! En tout cas, ailes repliées dans son hangar, il ne cause pas de soucis.
- Il n’est plus dans le hangar; on l’a trouvé à Quévert, dans un champ, ce matin.
Je suis ahuri, sans avoir à forcer la note.
- Puis-je faire remarquer que, dans ces conditions, cela sort de mes compétences et qu’il convient de s’adresser au Maire.
Encore des heures de palabres; il est 19h lorsque je sors de la Feldgendarmerie. Celui qui parlait français était calme; les deux autres hargneux. Ouf ! J’ai su, par la suite, que des collégiens avaient tenté de se rendre en Angleterre avec cet avion. »
C’est par un arrêté en date du 11 décembre 40 que le Député-Maire, Michel Geistdoerfer, fut révoqué de son mandat pour avoir « manifesté une hostilité systématique à l’œuvre de redressement national entamée par le maréchal Pétain et à son gouvernement. » Le conseil municipal se réunit une dernière fois, le 10 janvier, avant d’être, à son tour, dissous par un arrêté de Peyrouton, le Ministre de l’Intérieur qui nomma, pour administrer la ville une délégation spéciale présidée par Henry Aubry, un notaire.
L’atmosphère est lourde en ce début d’année. La Kommandantur décide et affiche de nouvelles interdictions qui réduisent encore les libertés publiques. La solidarité, au profit des prisonniers de guerre, s’organise; des colis, des matches, des kermesses se succèdent.
« Chaque matin, le nouveau Maire passait à la Kommandantur et n’arrivait à la mairie que vers onze heures. Un jeune soldat allemand, parlant un peu le français, et, par la suite, deux prisonniers français, apportaient les instructions allemandes. L’un d’eux, Maître Stibbe, un avocat qui deviendra célèbre, profita d’une de ces missions pour s’évader avec l’aide du chef du service du ravitaillement. Je l’ai revu à Dinan, quelque temps après la Libération; il représentait le MLN. Par la suite, il a été l’avocat des révoltés malgaches avant de mourir subitement, au Palais, pendant qu’il plaidait. »
Gilbert reçoit des notes comminatoires qui font rire aujourd’hui. La directrice du Foyer du soldat, Madame Olstersdorf, le bombarde d’instructions semblables à celle qu’il reçoit le 5 mars. « Vous êtes prié de terminer les travaux d’installation des salles de bains; les fournitures nécessaires se trouvent à Rennes. Dans la cage d’escalier, l’entourage du chauffage est à faire. Le passage de la cour menant aux toilettes aussi. Il est également demandé la terminaison des poulaillers et des clapiers. Pour les chambres d’ordonnance, il manque encore des armoires, tables, chaises. Il faut que les grandes pièces inoccupées au 2ème étage soient installées pour permettre aux soldats d’y passer la nuit. Je vous demande d’entreprendre ces travaux dès à présent. »
Le 18 mai 1941, Darlan, qui a succédé à Laval, réunit à Saint Brieuc les maires et autorités régionales. Gilbert emmène, dans sa chétive Rosengart, le Maire et madame Aubry, qui en profite pour faire quelques visites. Au retour, Gilbert écoute les impressions que monsieur Aubry a retirées de l’entretien : « Darlan a discrètement cherché à faire comprendre qu’il fallait se comporter en bon français tout en dictant ses directives » Gilbert a ainsi la confirmation qu’il faut se méfier de tout car on ne sait rien ou à peu près. Depuis que les postes de radios ont été réquisitionnés et stockés dans la salle du conseil municipal, les rumeurs vont bon train. « Si certains, très discrets, peu nombreux, eurent un comportement patriotique, d’autres furent complaisants ou serviles, par opportunisme ou par couardise. Ceux-là eurent le plus souvent la langue trop longue, annonçant chaque semaine le prochain débarquement et usant les nerfs de leurs concitoyens. Quelques-uns, heureusement très peu nombreux, furent complices des Allemands. Un adjudant français, Pralon, dont l’épouse allemande exerçait sur lui une pression à laquelle il ne tentait pas de résister, eut un comportement lamentable. La femme, secrétaire à la Kommandantur, fut odieuse pendant toute l'occupation. L'épouse d'un ingénieur français prisonnier devint la maîtresse d’un commandant allemand. J’avais rendu service à son mari, Morin, qui avait travaillé à la pose des égouts et fait le projet d’agrandissement du stade. Je considérais que ses intérêts devaient être protégés. Un jour, l’ordonnance du commandant, vint en hâte me chercher pour me conduire chez celui-ci. En route, à pied, il me dit que la compagne du commandant était furieuse car elle avait manqué d’eau pour prendre son bain. Il ajoute qu’elle est insupportable et qu’il a déjà dit au commandant que lui, soldat allemand, n’admettait pas de servir cette Française qui trahissait son pays. Le commandant me reçut assez mal mais comprit mes explications et se montra finalement bon bougre. N’empêche que cette garce aurait pu m’envoyer dans les camps allemands. De la Kommandantur, venait de temps en temps, des lettres de français à traduire. Je me souviens de l’une d’elles; une femme des environs de Dinan signalait que son mari agissait contre les Allemands. Enquête faite, elle avait un amant et voulait se débarrasser d’un mari gênant! »
Un dimanche après-midi, Gilbert et Henriette sont attablés à la terrasse du Celtic. Au moment de payer, le serveur dit à Gilbert qu’un officier allemand, à une autre table, a déjà réglé. Que faire? Refuser et prendre le risque de le vexer; accepter et prendre le risque de passer pour un « collabo » ? Gilbert hésite, se lève et, sans le moindre sourire en direction de l’allemand, fait un discret signe de tête, en remerciement.
Les processions, fréquentes en Bretagne, se déroulent dans une atmosphère lourde. Le passage à Dinan de la Vierge de Boulogne, qui est une énorme procession, donne l’occasion à monsieur Aubert, le populaire pharmacien, adjoint au Maire, de marcher les bras en croix pour affirmer sa foi et apporter un peu de réconfort à la population. Le soir, les rues sont noires, les fenêtres camouflées, c’est l’occupation.

dimanche 13 juillet 2008

Individualisme et unanimisme.

La rupture promise par Nicolas Sarkozy est-elle en passe de se réaliser ?
Parmi les analystes politiques, il y a ceux qui en doutent ; ils observent les changements de méthode, de style, les nombreux chantiers de réformes mais ne voient pas la cohérence, la vision d’ensemble.
Il y a ceux qui, toujours fascinés par leur « Grand homme », énumèrent tout ce qu’il a déjà fait depuis un an pour justifier la rupture sans précédent à laquelle une majorité de Français semblaient aspirer.
Cette analyse me paraît insuffisante, à courte vue, trop influencée par le quotidien. La principale rupture, à mes yeux, ne se voit pas, mais aura de lourdes conséquences dans l’avenir. Elle concerne l’évolution vers l’hyper individualisme et une nouvelle forme d’unanimisme.
L’individualisme, sous toutes ses formes, est encouragé, stimulé, dans les discours, les relations sociales, les entreprises, les lois et décrets. Sous toutes ses formes, c’est-à-dire aussi bien dans l’éloge du mérite, de sa récompense, que dans le soutien à toutes les victimes.
Le triomphe de l’individualisme n’est pas nouveau dans notre histoire. Il a déjà été dans l’air du temps, dans le sens de l’histoire. Le culte du moi et du je a caractérisé la révolution bourgeoise tout au long du 19ème siècle. Les épreuves, les guerres, ont, en réaction, favorisé la vie collective, le grand nombre, les masses, le socialisme. Ce fut un grand élan de collectivisation avec le développement des syndicats, des mutuelles, des associations, la construction des grands ensembles. Quand le marxisme a cessé de s’exercer sur les esprits, l’individualisme est revenu pour triompher dans les sociétés occidentales.
L’unanimisme, au début du 20ème siècle, après que Zola et Balzac, notamment, en aient eu l’intuition, devint à son tour dans l’air du temps. Jules Romains avait disséqué les forces qui sont en jeu lorsqu'un groupe accède au statut d'"unanime", c'est-à-dire d'un être nouveau, disposant d'une âme propre. Le héros n’était plus l’individu mais le groupe humain, l’âme collective qui révélaient bien d’autres richesses. Cette aspiration à la solidarité avait quelque chose de lyrique et ressemblait au bonheur.
Pendant la dernière guerre, le héros de la Résistance était le peuple. Cette forme d’unanimisme répondait à l’extrême solitude de l’homme au milieu de villes de plus en plus tentaculaires, dominé par l’explosion des sciences et techniques.
Aujourd’hui, que constatons-nous ? Le socialisme ne parvient pas à s’adapter à cette évolution ; les syndicats non plus. L’Eglise a beaucoup de mal à endiguer la baisse du nombre de ses fidèles. Le collectif n’est plus dans l’air du temps. Il disparaît dans l’indifférence générale. Un individualisme forcené, encouragé, qui se manifeste sans arrêt dès qu’on sort de chez soi, est en train de détruire le lien social. Les vertus civiques sont menacées par des « incivilités » de plus en plus difficiles à supporter. La notion d’intérêt général disparaît dans les actes comme dans les discours.
Concomitamment, une nouvelle forme d’unanimisme dans la propagation des idées souvent simplistes se développe et cohabite avec l’hyper-individualisme. Il est porté (j’allais écrire colporté) par toutes les formes modernes de communication. Cet unanimisme fabrique les nouveaux » Grands hommes » Zidane, Noah, l’Abbé Pierre, des sportifs, chanteurs, des hommes de bien. Pour preuve de ce phénomène, l’accueil quasi-unanime et immédiat réservé à l’album de chansons que présente ces jours-ci l’épouse du Président.
Nicolas Sarkozy aime l’Amérique, patrie de l’individualisme. Il en fait l’éloge au moment où des propriétaires de maisons individuelles, symbole de l’individualisme, sont en train de tout perdre, victimes de ce dont ils étaient le plus fier et d’une forme d’unanimisme qui les a poussés à se comporter comme les fameux moutons de Panurge. Quand le Président déclare, pendant sa campagne, qu’il faut en finir avec mai 68, c’est à cela qu’il pense. Il veut accentuer encore cet individualisme qu’il juge insuffisant en France et multiplier le nombre de « winners ».

samedi 12 juillet 2008

Union pour la Méditerranée : J – 1

Les bonnes volontés n’auront pas manqué. Tous ceux, dont je suis, qui ont salué en son temps l’initiative du président de la République et ont milité pour que le sommet, qui réunira demain 43 chefs d’Etat ou de gouvernement, soit une réussite et peut être, à l’heure du bilan, une des principales actions à l’international de Nicolas Sarkozy, s’en réjouiraient. L’ambassadeur Alain Le Roy, notamment, qui vient de succéder à Jean-Marie Guéhenno au poste prestigieux de secrétaire général adjoint des Nations-Unies, chargé du maintien de la paix, n’a pas ménagé sa peine et son temps pour organiser ce Sommet.
Des hommes comme Alain Juppé, Hubert Védrine, Romano Prodi, des femmes comme Elisabeth Guigou, n’ont pas hésité à joindre leurs signatures à celles de nombreux anciens Premiers ministres et ministres de pays du sud de la Méditerranée dans une lettre ouverte aux chefs d’Etat de l’UPM publiée par le Monde pour « que ce sommet de Paris ait l’audace d’ouvrir les dossiers les plus délicats ».
Au printemps, le Forum de Paris, consacré à ce sujet, avait lui aussi contribué efficacement à mobiliser les esprits sur ce rendez-vous avec l’Histoire. Certes, les obstacles ne manquent pas ; les esprits chagrins s’en donnent à cœur joie ; les sceptiques ne manquent pas d’arguments pour justifier leurs réserves, la tâche est ardue mais c’est ce qui en fait la noblesse. On peut contester, à bon droit, la présence, en majesté, du président Bachar Al-Assad à ce sommet mais on ne peut contester l’opportunité dont veut bénéficier le président Sarkozy de profiter pleinement des six mois qui viennent pour jouer un rôle dans cette région du monde et montrer que la France garde son rang.
Le président Bush y a fait sa tournée d’adieu, il ne peut plus jouer aucun rôle. Le prochain président des Etats-Unis devra attendre, sauf événements graves en Iran, que la nouvelle administration américaine soit constituée pour contribuer à la résolution des conflits. Il y a donc bien pour le président de l’Union européenne en exercice une fenêtre d’opportunité à ne pas gâcher. Ses incontestables qualités de négociateur et sa volonté de réussir peuvent permettre à ces rencontres inimaginables, il y a quelques mois, de déboucher sur une nouvelle donne au Proche Orient. Ce n’est pas le but officiel de ce sommet dont le projet de déclaration finale est déjà rédigée, mais c’est le but caché, l’objectif diplomatique.
Pour ce qui concerne le projet d’Union pour la Méditerranée, une Union de projets concrets sur lesquels tous les Etats concernés devraient se mettre d’accord (c’est déjà fait), il faut espérer que ce sommet ne soit qu’un début, un acte fondateur, qui enclenche un état d’esprit nouveau. Je suis de ceux qui pensent que c’est jouable si chacun y met du sien, comme en 1957 lors de la création du Marché commun.

Multiple sclerosis (suite)

Comme chaque jour, nous sommes allés à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, passer un moment avec notre fils Jérôme. Il poursuit son combat contre la maladie et ses conséquences. Branché de partout, pour l’alimenter en oxygène, l’hydrater, le nourrir et perfuser trois antibiotiques puissants qui ont bien du mal, depuis plus de quinze jours, à venir à bout d’une infection pulmonaire doublée d’une infection urinaire. Il est à l’isolement complet en raison de la présence d’une bactérie multi-résistante redoutable. Pour lui rendre visite, il faut s’équiper de blouses, gants et parfois de masques qui accentuent encore la distance qui le sépare des gens bien-portants.
Pendant le temps que nous passons avec lui, nous nous efforçons de le distraire, de casser sa solitude, de faire entrer la vie dans sa chambre ; nous commentons l’actualité, le CD de Carla, le départ de PPDA, la colère de Cohn Bendit à Strasbourg, le Sommet de l’Union pour la Méditerranée qui débute demain. Aujourd’hui, était une journée particulière. Le 12 juillet 1998, Jérôme était déjà en chaise roulante, mais nous avions, ensemble, assisté à la demi-finale de la coupe du monde de football qui opposait la France à la Croatie. Il ne parle plus qu’à lui même mais son sourire exprimait tout le plaisir qu’il avait à l’évocation de cette journée de toutes les émotions.
Invités par le général d’armée Raymond Germanos, qui dirigeait depuis quelques jours l’Institut des hautes études de défense nationale, nous avions également assisté, du balcon de son bureau à l’Ecole militaire, au magnifique concert des 3 ténors sur le Champ de Mars. Son regard, même dans les moments de souffrance et de détresse, quand les muscles de sa poitrine ne parviennent plus à remplir ses poumons, n’exprime aucune lassitude, aucune colère. Il n’en pense pas moins mais semble considérer que chaque moment vaut la peine d’être vécu. Il sait pourtant depuis longtemps qu’il n’a rien à espérer de l’avenir et que demain il ne pourra pas faire ce qu’il a fait aujourd’hui. Quel courage !