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mardi 19 janvier 2010

Camus et son instituteur

Albert Camus était né le 7 novembre 1913 à Mondovi dans le département de Constantine ; il y aura bientôt cent ans. Sa mère était servante. Son père, tué dans la Marne, dix mois après sa naissance, était ouvrier agricole.
« Je n’ai pas appris la liberté dans Marx…, disait-il, je l’ai apprise dans la misère.
Un homme, Louis Germain, son instituteur, en décidant de le présenter à l’examen des bourses du secondaire, offre à Camus la chance de sortir de sa condition. La suite, on la connaît. Ce qui est moins connu, même s’il y est souvent fait allusion, c’est le magnifique échange de lettres entre Camus et son instituteur après le Nobel reçu en 1957.
Pour ceux et celles qui ne connaissent pas ces lettres et qui n’ont pas lu « Le premier homme » -édité par Gallimard en 1994, les voici.

19 novembre 1957

Cher Monsieur Germain,

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché, ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces

Albert Camus

Alger, ce 30 avril 1959

Mon cher petit,

Adressé de ta main, j’ai bien reçu le livre Camus qu’a bien voulu me dédicacer son auteur Monsieur J.-Cl.Brisville.

Je ne sais t’exprimer la joie que tu m’as faite par ton geste gracieux ni la manière de te remercier. Si c’était possible, je serrerais bien fort le grand garçon que tu es devenu et qui resteras toujours pour moi « mon petit Camus ».

Je n’ai pas encore lu cet ouvrage, sinon les premières pages. Qui est Camus ? J’ai l’impression que ceux qui essayent de percer ta personnalité n’y arrivent pas tout à fait. Tu as toujours montré une pudeur instinctive à déceler ta nature, tes sentiments. Tu y arrives d’autant mieux que tu es simple, direct. Et bon par-dessus le marché ! Ces impressions, tu me les a données en classe. Le pédagogue qui veut faire consciencieusement son métier ne néglige aucune occasion de connaître ses élèves, ses enfants, et il s’en présente sans cesse. Une réponse, un geste, une attitude sont amplement révélateurs. Je crois donc bien connaître le gentil petit bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme. Et à t’étudier, je n’ai jamais soupçonné la vraie situation de ta famille. Je n’en ai eu qu’un aperçu au moment où ta maman est venue me voir au sujet de ton inscription sur la liste des candidats aux Bourses. D’ailleurs, cela se passait au moment où tu allais me quitter. Mais jusque là tu me paraissais dans la même situation que tes camarades. Tu avais toujours ce qu’il te fallait. Comme ton frère, tu étais gentiment habillé. Je crois que je ne puis faire un plus bel éloge de ta maman.

Pour en revenir au livre de monsieur Brisville, il porte une abondante iconographie. Et j’ai eu l’émotion très grande de connaître, par son image, ton pauvre Papa que j’ai toujours considéré comme « mon camarade ». Monsieur Brisville a bien voulu me citer : je vais l’en remercier.

J’ai lu la liste sans cesse grandissante des ouvrages qui te sont consacrés ou qui parlent de toi. Et c’est une satisfaction très grande pour moi de constater que ta célébrité (c’est l’exacte vérité) ne t’avait pas tourné la tête. Tu es resté Camus : bravo.

J’ai suivi avec intérêt les péripéties multiples de la pièce que tu as adaptée et aussi montée : Les Possédés. Je t’aime trop pour ne pas te souhaiter la plus grande réussite : celle que tu mérites. Malraux veut, aussi, te donner un théâtre. Je sais que c’est une passion chez toi. Mais…vas-tu arriver à mener à bien et de front toutes ces activités ? Je crains pour toi que tu n’abuses de tes forces. Et, permets à ton vieil ami de le remarquer, tu as une gentille épouse et deux enfants qui ont besoin de leur mari et papa. A ce sujet, je vais te raconter ce que nous disait parfois notre directeur d’Ecole normale. Il était très, très dur pour nous, ce qui nous empêchait de voir, de sentir, qu’il nous aimait réellement. « La nature tient un grand livre où elle inscrit minutieusement tous les excès que vous commettez. »J’avoue que ce sage avis m’a souventes fois retenu au moment où j’allais l’oublier. Alors dis, essaye de garder blanche la page qui t’est réservée sur le Grand Livre de la nature.

Andrée me rappelle que nous t’avons vu et entendu à une émission littéraire de la télévision, émission concernant Les Possédés. C’était émouvant de te voir répondre aux questions posées. Et, malgré moi, je faisais la malicieuse remarque que tu ne te doutais pas que, finalement, je te verrai et t’entendrai. Cela a compensé un peu ton absence d’Alger. Nous ne t’avons pas vu depuis pas mal de temps…

Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité. Je vous ai tous aimé et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plait pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’Ecole normale d’Alger (installée alors au parc Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie « consacrée » dans un livre de messe qu’il a fermé ! Le directeur de l’Ecole a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de « l’Ecole libre » (libre…de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’Ecole Laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants. Que sera-ce, peut-être, dans quelques temps ? Ces pensées m’attristent profondément.

Mon cher petit, j’arrive au bout de ma quatrième page : c’est abuser de ton temps et te prie de m’excuser. Ici, tout va bien. Christian, mon beau-fils, va commencer son 27ème mois demain !

Sache que, même lorsque je n’écris pas, je pense souvent à vous tous.

Madame Germain et moi vous embrassons tous quatre bien fort. Affectueusement à vous.

Germain Louis

Je me rappelle la visite que tu as faite, avec tes camarades communistes comme toi, dans notre classe. Tu étais visiblement heureux et fier du costume que tu portais et de la fête que tu célébrais. Sincèrement, j’ai été heureux de votre joie, estimant que si vous faisiez la communion, c’est que cela vous plaisait ? Alors…

samedi 09 janvier 2010

L'Union pour la Méditerranée est en panne.

Le Président de la République, dans le discours qu’il avait prononcé devant les ambassadeurs le 26 août 2009, avait été très clair. « Il n’y aura pas de paix entre Israël et les Palestiniens si la colonisation se poursuit », avait-il dit. « C’est une erreur de penser qu’on peut continuer un processus de colonisation et espérer la paix. » C’est pourtant ce qui s’est passé. Non seulement la colonisation n’a pas cessé mais elle s’est intensifiée. Dans ces conditions, on est d’ailleurs en droit de se demander si Israël veut vraiment la paix mais c’est une autre histoire.
Le Président de la République, qui s’est donné tant de mal le 14 juillet 2008 pour réunir tous les pays concernés par le projet d’Union pour la Méditerranée, ne peut que constater, une fois de plus, comme pour le Processus de Barcelone, que ce beau projet, vital des deux cotés de la Méditerranée, bute sur l’absence de solution au conflit israélo-palestinien. Dans le même discours, il s’était engagé à prendre des initiatives, à l’automne 2009, et à proposer à tous les pays membres de l’UPM de tenir un deuxième sommet qui aurait accompagné la reprise des négociations de paix. Il doit se rendre à l’évidence, aucun responsable arabe des Affaires étrangères ne veut s’asseoir à la même table que le ministre israélien Avigdor Lieberman. L’Union pour la Méditerranée est donc en panne.
L’Espagne, très concernée par la relance de ce projet, va tenter de remotiver ses partenaires européens pendant sa présidence de l’Union européenne, au premier semestre de 2010, mais la tâche sera ardue, pour ne pas dire impossible. Au Caire, il y a quelques jours, il n’y avait pas grand monde autour du ministre français Bernard Kouchner. L’Egypte boude depuis que son candidat à la direction générale de l’UNESCO n’a pas été choisi, l’Algérie depuis le début, fait plus que traîner les pieds, la Turquie aussi, à sa façon. Les Jordaniens et les Tunisiens, quant à eux, espèrent des postes de vice-président ou de secrétaire général. Bref, il ne reste que "la petite cuisine, dans la petite casserole" . Les grandes ambitions sont retombées ; on se contentera dans un proche avenir de quelques initiatives qui ne fâchent pas pour l’emploi, les femmes, l’énergie solaire, la dépollution de la Méditerranée.
Confronté à la dure réalité, le Président de la République ne peut que regretter les mots très durs qu’il avait eus pour ses prédécesseurs qui n’avaient pas été capables de faire avancer ce dossier. Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets !

dimanche 27 décembre 2009

Bonne année 2010

Je souhaite une très bonne et heureuse année à tous ceux - et toutes celles- nombreux, de plus en plus nombreux, qui me font l'honneur de visiter ce modeste blog.
Allons, cette année 2009 se termine moins mal qu'elle n'avait commencée. Le "génie" de la finance internationale, qui avait plongé le monde dans une crise qui prenait au fil des jours tous les signes d'une grande Dépression de triste mémoire, a été annihilé en partie par la compétence des banques centrales et la rapidité de la mise en oeuvre des plans de relance.
Le G2 ( USA-Chine), comme on pouvait le pressentir et comme le sommet de Copenhague vient de le confirmer, dirige le monde, préoccupé essentiellement - j'allais écrire uniquement -par la défense de ses intérêts.
Il faut cependant être optimiste et avoir toujours confiance dans le génie de l'homme. Les lumières de la salle de conférence de Copenhague à peine éteintes, le journal "Le Monde", dans sa livraison du 26 décembre, révèle que deux chercheurs américains viennent de présenter un "arbre artificiel" capable de piéger le CO2. S'il s'avérait possible, dans un monde où l'électricité propre, d'origine nucléaire, serait abondante et bon marché, "de produire des carburants de synthèse à partir de l'hydrogène obtenu par électrolyse de l'eau et ainsi de réinjecter dans l'atmosphère du carbone qui en aurait préalablement été ôté", la science et le génie des hommes auraient, une fois de plus, répondu de manière optimiste à la question si souvent posée aux étudiants: "Science sans conscience....."
C'est le voeu que l'on peut formuler!!!

mercredi 02 décembre 2009

Berlin : « un miracle permanent »

C’est Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères du Général de Gaulle, qui disait que Berlin était une ville à part, « un miracle permanent ». Toutes les menaces, tous les risques ont été concentrés dans cette ville pendant des décennies. Depuis le 8 mai 1945, la ville était en effet partagée en quatre et occupée par les forces alliées. 387 000 hommes, dont 50 000 français et 233 000 soldats américains, constituaient les Forces alliés. C’était une charge financière considérable et contraignante, mais nécessaire, pour être en mesure de riposter à une éventuelle attaque des forces du Pacte de Varsovie ; attaque qui aurait signifié une bataille de l’avant, dans une bande étroite, fortement urbanisée, avec une escalade pouvant aller jusqu’à l’usage de l’arme nucléaire, car l’Alliance n’aurait pas résistée longtemps aux armes conventionnelles soviétiques. Il y avait alors, en ce lieu, la plus forte concentration de forces de l’Histoire.
Ville symbole de la puissance, puis de la défaite du IIIème Reich, Berlin inquiétait et fascinait à la fois tous ceux de ma génération. Le mur, Check Point Charlie, l’avenue Unter den Linden, le stade olympique de sinistre mémoire, l’imposant Palais de la République construit par les Allemands de l’est à l’emplacement de l’ancien palais des Hohenzollern, à deux pas d’Alexanderplatz, la très haute Tour de la Télévision, symbolisaient le fossé qui séparait les deux blocs.
C’est au début de l’année 1987 que je m’y suis rendu pur la première fois. La deuxième phase du programme de l’IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale, était alors consacrée à l’environnement international. Conçue pour permettre aux auditeurs d’analyser les principales tendances qui pourraient peser sur l’évolution de la situation internationale au cours des vingt prochaines années, cette phase comportait notamment un voyage en République Fédérale d’Allemagne et à Berlin. Il s’agissait d’approfondir notre connaissance du cadre dans lequel s’inscrivait la sécurité immédiate de notre pays. Nous nous rendîmes tout d’abord à Bonn, pour des entretiens avec les représentants des ministères fédéraux de la Défense et des Relations extérieures, puis à Coblence, où nous assistâmes à une présentation du IIIème Corps d’Armée allemand, et enfin à Berlin.
Depuis le 15 janvier 1987 les relations entre les USA et l’URSS connaissaient un tournant. La concurrence remplaçait peu à peu l’hostilité. Le redouté KGB n’était plus qu’une légende et l’armée soviétique vivait dans le souvenir de son glorieux passé. Le voyage dans le couloir aérien, à basse altitude, en Transall, chahuta les estomacs les plus résistants et mit la session en condition avant d’atterrir à Berlin-Tegel. Notre installation au Quartier Napoléon, à proximité de l’emplacement où Goering avait son bunker, nous plongea très vite dans l’histoire de l’Allemagne nazie.
En relisant les notes que j’ai prises à l’époque, je constate qu’en 1987, deux ans avant la chute du mur, les experts que nous avions rencontrés faisaient état « du réveil des peuples assujettis d’Europe de l’Est », déclaraient « qu’il fallait être très attentifs à l’évolution amorcée par Gorbatchev, car les peuples, en URSS, étaient de plus en plus conscients de leur identité ». Le gouverneur militaire du secteur français, le général de division Cavaro nous avait dit que « Depuis quinze ans, il n’y avait pas eu de crise grave. Avec le temps, on oublie le mur, même si les soviétiques provoquent régulièrement des incidents. La ville prépare son 750ème anniversaire sans savoir si elle souhaite une « unification » ou une « réunification ». Les soviétiques ne cherchent pas une crise grave, mais encourage une érosion de l’accord quadripartite et l’intégration du secteur soviétique à la RDA. » Les conférences et nos entretiens portaient sur le désarmement, l’armement nucléaire tactique du champ de bataille, et le projet IDS, de « guerre des étoiles », des Américains. Les experts nous disaient : « On ne peut que croire la Russie, on ne peut la comprendre par l’intelligence.
A Check Point Charlie, les vopos avaient examiné nos pièces d’identité à travers les vitres du car. Autorisés à faire quelques pas dans les rues, nous avions remonté l’avenue Unter den Linden, admiré Berliner Dome, la cathédrale de Berlin, visité le musée Pergamon et surtout constaté, avec un certain étonnement, qu’en dehors des abords de la place Marx-Engels, les immeubles étaient délabrés, dans le même état, ou presque, qu’en 1945. Comme dans l’immobilier, il y avait un quartier témoin ! A l’ouest, nous avions visité et déjeuné au Reichstag, passé la soirée au Philharmonique, dîné dans un restaurant du Kurfürstendamm et rencontré de nombreuses personnalités officielles.
J’ai le souvenir d’avoir demandé au chef de cabinet du Bourgmestre, pourquoi, en 1987, il y avait encore tant de terrains nus immenses, autour de Postdamer Platz, c’est-à-dire du centre historique de la ville qui n’était qu’un grand vide avec le No Man’s Land entre les murs de séparation à l’Est, et un terrain vague à l’Ouest. Il me répondit : « Quand la ville sera réunifiée, il faudra avoir la liberté de concevoir un plan d’urbanisme cohérent ». Pour le spécialiste de la construction, que je suis, cette réponse, prophétique et de grande sagesse, est restée gravée dans ma mémoire.
Fin novembre 1989, quelques jours après l’ouverture du mur, le Figaro m’invita à « Vivre l’actualité à Berlin ». J’acceptai volontiers et proposai à mon fils, en troisième année de droit, de m’accompagner. Les meilleures « plumes » du Figaro firent le déplacement : Alain Peyrefitte, Antoine Pierre Mariano, Alice Saunié-Seïté, Hélène de Turckheim, Patrick Wajsman, André Brincourt, Frantz Olivier Giesbert, Jacques Jacquet-Francillon, Annie Kriégel, Pierre Darcourt, Hélène Carrère-d’Encausse. Bref, toute la rédaction du Figaro entourait le vice-président du directoire, Philippe Villin et Jean-Paul Picaper, l’envoyé spécial permanent du journal en RFA. Installés à l’hôtel Intercontinental Schweizerhof, sur la Budapester Strasse, un programme chargé de conférences et de visites nous attendait. Une première conférence, dès notre arrivée, sur « l’espoir et les nouvelles réalités allemandes », réunit toute la délégation dans le grand salon Ambassador de l’hôtel. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, des ateliers furent organisés, dans des petits salons : Le journal parlé de Antoine Pierre Mariano, en direct ; « la révolution Gorbatchévienne et sa contagion », par Annie Kriégel. « «Gorbatchev a t-il créé la révolution à Berlin », par Hélène Carrère-d’Encausse, retint particulièrement notre attention. Nous fûmes invités ensuite à passer à Berlin-Est par le Check Point Charlie et à découvrir ce que les occidentaux n’avaient pas le droit de voir mais que j’avais vu en 1987 avec l’IHEDN. Chacun voulait emporter, en souvenir, un morceau de mur couvert de graffitis, parfois très artistiques. Il régnait une joie intense. Après le déjeuner, de nouveaux ateliers nous furent proposés avant le départ pour le Reichstag, où le Président du Parlement, monsieur Juergen Wohlrabe nous reçut et prononça une allocution à laquelle répondit Philippe Villin, le directeur du Figaro. Au dîner de gala, dans les salons du Reichstag, je croisai mon camarade de session à l’IHEDN, le général Jean Guinard, qui commandait les Forces françaises à Berlin à ce moment là. Avant de rentrer à Paris, ivres du spectacle des retrouvailles de ce peuple, nous fûmes invités à visiter le Palais Charlottenburg et le musée égyptien.
Nous rentrâmes à Paris avec le sentiment d’avoir vécu un moment que nous n’oublierions jamais. Avec cet événement, le XXème siècle en avait sans doute fini avec le nationalisme et les totalitarismes. L’année se termina donc dans la joie, même si la perspective d’une grande Allemagne réunifiée faisaient peur à certains qui, comme François Mauriac, aimaient tellement l’Allemagne qu’ils préféraient en avoir deux…

dimanche 04 octobre 2009

Sur la motivation (suite)

Avec Jean Férignac, nous engageâmes une réflexion pour donner une suite au séminaire du Cap d’Agde. Il n’était pas facile de renouveler le thème. L’idée me vint naturellement d’en parler à mon ami, le général Raymond Germanos, qui dirigeait alors le SIRPA, le service de communication des Armées. Serait-il possible de faire traiter par les militaires de haut rang, les mêmes thèmes que ceux qui avaient été abordés si brillamment par des sportifs de haut niveau. Le général Germanos désigna le colonel Michel Nielly, un de ses adjoints, qui fut séduit par l’idée.
Pour le lieu de ce nouveau séminaire, le choix se porta rapidement sur l’EIS, l’ancien Bataillon de Joinville, qui a ses installations à Fontainebleau. Jean Férignac proposa que les mêmes thèmes soient traités cette année, mais par l’association d’un sportif et d’un militaire qui animeraient les équipes en duo et donneraient aux sujets traités des éclairages différents. Il fallait chercher les militaires disponibles et motivés pour une expérience de cette nature. C’est le colonel Nielly qui se chargea de cette difficile détection ; difficile, car les ego et fortes personnalités sont compliqués à associer, sans parler du vieux fond d’antimilitarisme des sportifs issus le plus souvent de l’éducation nationale.
Il me proposa : le colonel Cartron, Saint-Cyrien, qui avait choisi les Troupes de Marine, commandé des pelotons d’AMX, commandé le prestigieux Régiment de Marche du Tchad et depuis peu effectuait son temps d’état-major à Paris ; le chef d’escadron Lionel Chesneau, Saint-Cyrien ayant choisi la gendarmerie, commandait le GIGN depuis le 1er septembre 1989 ; le lieutenant-colonel Henri Schlienger, qui, après l’école de l’air, avait commandé de nombreuses escadrilles, participé à la défense de Djamena en 1987 et totalisait déjà plus de 2000 heures de vol sur Mirage ; le capitaine de vaisseau du Puy Montbrun, sous-marinier, qui venait de commander l’équipage bleu de « L’INFLEXIBLE », le sous-marin nucléaire lanceur d’engins et faisait maintenant son temps d’état-major à la force océanique stratégique ; le colonel Claude Carré, Saint-Cyrien, chasseur alpin, qui avait fait Science Po en même temps que l’Ecole de guerre, avait commandé le 24ème régiment d’infanterie au Liban, et commandait alors le Prytanée militaire de La Flèche.
Le 5 septembre 1990, le personnel commercial fut réuni à l’Ecole Inter-Armée des Sports de Fontainebleau. J’introduisis ce qui était un peu notre « Université d’été » en ces termes : « Comme tous ceux qui veulent gagner, vous vous demandez : « Comment font ceux qui réussissent ? Quel est leur secret ? Est-ce qu’il y a une méthode pour réussir ? Comment être le meilleur ? Le personnel était impatient d’entendre les réponses à ces questions.
Le proviseur du Prytanée militaire, le colonel Carré, qui traita du dépassement de soi, fut à la fois très drôle en exhibant un short acheté au « Vieux Campeur », qui portait la mention : « Le short du dépassement de soi », et très sérieux en expliquant ce qu’était la maitrise de soi et l’oubli de soi. Son expérience au Liban venant à l’appui de son exposé. Le commandant Du Puy Montbrun, d’une voix faible, car on parle doucement à bord des sous marins nucléaires, passionna l’auditoire quand il expliqua le rôle de chacun dans un bâtiment de cette nature, et l’importance, à certain moment, du moins gradé qui devient plus important que le « Pacha ». Le colonel Cartron, chargé de parler de l’éthique, trouva les mots qui convenaient pour convaincre l’auditoire « qu’il était nécessaire d’avoir une éthique et de lui obéir ; d’avoir des règles de comportement, des règles de vie, et de les comprendre. »
J’avais également convié à participer à cette journée, mon ami Pierre Chouzenoux, directeur des affaires sociales chez ELF. Je lui avais demandé d’être le médiateur, le grand témoin, sur un sujet qu’il connaissait parfaitement. Il le fit admirablement comme tout ce qu’il fait. Son intervention fut lumineuse. Elle trouve toute sa place dans ce billet : « J’ai apporté un petit livre, dit-il, un livre de philosophie, ce qui n’est pas habituel dans un débat de cette nature. C’est un livre de Vladimir Jankélévitch : Le « Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. » Le troisième tome s’intitule : « La volonté de vouloir. » Je vais vous en lire quelques lignes : « L’oiseau n’est pas un docteur ès sciences qui puisse expliquer pour ses confrères le secret du vol. Pendant qu’on discute sur son cas, l’hirondelle, sans autres explications, s’envole devant les docteurs ébahis…Et de même qu'il n’y a pas de volonté savante qui puisse expliquer à l’Académie le mécanisme de la décision : mais, en moins de temps qu’il faut pour dire le monosyllabe Fiat, l’oiseau Volonté a déjà accompli le saut périlleux, le pas aventureux, le vol héroïque du vouloir ; la volonté, quittant le ferme appui de l’être, s’est déjà élancée dans le vide. » Et la dernière phrase de ce petit ouvrage est la suivante : « Pour vouloir, il n’est pas nécessaire d’être un athlète, (Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Jankélévitch !) il ne faut que le vouloir. Mais il faut le vouloir. » Et Pierre Chouzenoux de conclure son intervention : « Comment peut-on vouloir vouloir ? La motivation ne s’enseigne pas. Elle ne se décrète pas. Comment aider à se motiver ? Quels sont les outils, les méthodes ? Les sportifs ont énormément à apprendre à l’entreprise. Alors écoutons-les. »
Comme il avait si bien su le faire au Cap d’Agde, Michel Hidalgo fit une synthèse tout à fait remarquable des divers exposés : « Pour gagner, quelques conditions doivent être réunies : la passion, le plaisir, la considération, l’estime, le professionnalisme, la fierté d’appartenance et la confiance verticalement et horizontalement. » Il rappela la loi de Murphy : « Si ça peut rater, ça ratera ! ». Il expliqua que l’homme est cent fois plus motivé par ses propres idées que par celles des autres.
J’avais invité également un chercheur, monsieur Missoum, qui s’était spécialisé dans l’étude de ces sujets. Il expliqua très bien la nécessité de se bien connaître. De connaître ses points forts, comme ses points faibles. La nécessité de ne pas se laisser distraire, d’apprendre à se concentrer. Le bon vendeur doit être très organisé, doit savoir gérer l’anxiété, résister au stress.
L’après-midi fut consacré aux épreuves sportives : VTT, tir, natation, tennis, volley. Les vendeurs, répartis par équipes, encadrées chacune par un sportif et un militaire, se livrèrent à une lutte acharnée que l’association inhabituelle des animateurs rendit encore plus originale. Les qualités humaines des officiers supérieurs, habitués à « soutenir le moral des troupes », associées à l’esprit de compétition des meilleurs sportifs français, donnèrent aux acteurs de cette journée une idée de ce que signifie « fabriquer de la motivation ».
Les cadres de COGEDIM, notamment, furent impressionnés par cette forme de benchmarking, qui ne disait pas encore son nom, et la similitude des situations. Il s’agit toujours de se fixer des objectifs, de définir les moyens pour avoir une chance de les atteindre et de réaliser ce mélange très particulier de la motivation individuelle et de la motivation collective.
Au lendemain de cette journée, un peu assombrie par la montée des périls au Koweït, la presse se montra élogieuse sur l’originalité de la formule, la recherche expérimentale sur le sujet et la réaction du personnel, particulièrement séduit par une rencontre aussi enrichissante avec des expériences aussi diverses.