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jeudi 01 juillet 2010

Brésil-Pays-Bas, sur un air connu!

Il y a des matches que les amateurs de football ne peuvent oublier. Le 9 juillet 1994, déjà, l’équipe du Brésil trouvait sur son chemin l’équipe des Pays-Bas en quart de finale de la coupe du monde qui se déroulait cette année là, aux Etats-Unis.
Ce soir là, pendant que les joueurs pénétraient dans le Cotton Bowl de Dallas, j’entrais dans le magnifique théâtre antique d’Orange pour assister à la représentation de « Nabucco ». Discrètement, enfin, c’est ce que je croyais, j’écoutai le début du match sur un petit poste camouflé dans ma poche et raccordé à une oreillette.
Entraînés par Carlos Alberto Parreira, les Brésiliens étaient bien décidés à gagner. Ils retrouvaient une formation néerlandaise qu'ils n'avaient plus croisée depuis un match du deuxième tour de la Coupe du Monde 1974. Cette année là, Cruyff et ses coéquipiers l'avaient emporté et gagné leur billet pour la finale. Les Pays-Bas comptaient sur Dennis Bergkamp et Marc Overmars pour battre les Brésiliens.
Tout se passa bien pendant de longues minutes. Romario et Bebeto, les deux attaquants brésiliens donnèrent l’avantage à leur équipe. Je suivais attentivement les deux spectacles, quand un imbécile, il n’y a pas d’autre mot, situé à une dizaine de mètres de moi se mit à crier, dans le silence du théâtre antique : « Y’a combien ? ». Je baissai la tête, comme je savais si bien le faire à l’école, j’arrachai l’oreillette, je rougissais dans l’obscurité et je fis le choix obligé de me consacrer à « Nabucco » qui était un spectacle grandiose.
Que le lecteur n’imagine pas que je n’aime pas la musique. Je ne suis pas comme Jacques Chirac qui, dit-on, n’aime pas la musique mais aime bien le bruit que ça fait !
Vendredi, c’est dans mon salon que je regarderai la confrontation tant attendue entre ces deux excellentes équipes. En 1994, le Brésil s’était très difficilement débarrassé des Hollandais ( 3 à 2 ) à l’issue d’un match de très haut niveau disputé dans une ambiance inimaginable. En finale, le Brésil, opposé à l’Italie, s’imposa aux tirs au but.
Rentrée prématurément « à la maison », l'Italie, comme la France, ne participera pas à la fête le 11 juillet prochain.

mardi 19 janvier 2010

Camus et son instituteur

Albert Camus était né le 7 novembre 1913 à Mondovi dans le département de Constantine ; il y aura bientôt cent ans. Sa mère était servante. Son père, tué dans la Marne, dix mois après sa naissance, était ouvrier agricole.
« Je n’ai pas appris la liberté dans Marx…, disait-il, je l’ai apprise dans la misère.
Un homme, Louis Germain, son instituteur, en décidant de le présenter à l’examen des bourses du secondaire, offre à Camus la chance de sortir de sa condition. La suite, on la connaît. Ce qui est moins connu, même s’il y est souvent fait allusion, c’est le magnifique échange de lettres entre Camus et son instituteur après le Nobel reçu en 1957.
Pour ceux et celles qui ne connaissent pas ces lettres et qui n’ont pas lu « Le premier homme » -édité par Gallimard en 1994, les voici.

19 novembre 1957

Cher Monsieur Germain,

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché, ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces

Albert Camus

Alger, ce 30 avril 1959

Mon cher petit,

Adressé de ta main, j’ai bien reçu le livre Camus qu’a bien voulu me dédicacer son auteur Monsieur J.-Cl.Brisville.

Je ne sais t’exprimer la joie que tu m’as faite par ton geste gracieux ni la manière de te remercier. Si c’était possible, je serrerais bien fort le grand garçon que tu es devenu et qui resteras toujours pour moi « mon petit Camus ».

Je n’ai pas encore lu cet ouvrage, sinon les premières pages. Qui est Camus ? J’ai l’impression que ceux qui essayent de percer ta personnalité n’y arrivent pas tout à fait. Tu as toujours montré une pudeur instinctive à déceler ta nature, tes sentiments. Tu y arrives d’autant mieux que tu es simple, direct. Et bon par-dessus le marché ! Ces impressions, tu me les a données en classe. Le pédagogue qui veut faire consciencieusement son métier ne néglige aucune occasion de connaître ses élèves, ses enfants, et il s’en présente sans cesse. Une réponse, un geste, une attitude sont amplement révélateurs. Je crois donc bien connaître le gentil petit bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme. Et à t’étudier, je n’ai jamais soupçonné la vraie situation de ta famille. Je n’en ai eu qu’un aperçu au moment où ta maman est venue me voir au sujet de ton inscription sur la liste des candidats aux Bourses. D’ailleurs, cela se passait au moment où tu allais me quitter. Mais jusque là tu me paraissais dans la même situation que tes camarades. Tu avais toujours ce qu’il te fallait. Comme ton frère, tu étais gentiment habillé. Je crois que je ne puis faire un plus bel éloge de ta maman.

Pour en revenir au livre de monsieur Brisville, il porte une abondante iconographie. Et j’ai eu l’émotion très grande de connaître, par son image, ton pauvre Papa que j’ai toujours considéré comme « mon camarade ». Monsieur Brisville a bien voulu me citer : je vais l’en remercier.

J’ai lu la liste sans cesse grandissante des ouvrages qui te sont consacrés ou qui parlent de toi. Et c’est une satisfaction très grande pour moi de constater que ta célébrité (c’est l’exacte vérité) ne t’avait pas tourné la tête. Tu es resté Camus : bravo.

J’ai suivi avec intérêt les péripéties multiples de la pièce que tu as adaptée et aussi montée : Les Possédés. Je t’aime trop pour ne pas te souhaiter la plus grande réussite : celle que tu mérites. Malraux veut, aussi, te donner un théâtre. Je sais que c’est une passion chez toi. Mais…vas-tu arriver à mener à bien et de front toutes ces activités ? Je crains pour toi que tu n’abuses de tes forces. Et, permets à ton vieil ami de le remarquer, tu as une gentille épouse et deux enfants qui ont besoin de leur mari et papa. A ce sujet, je vais te raconter ce que nous disait parfois notre directeur d’Ecole normale. Il était très, très dur pour nous, ce qui nous empêchait de voir, de sentir, qu’il nous aimait réellement. « La nature tient un grand livre où elle inscrit minutieusement tous les excès que vous commettez. »J’avoue que ce sage avis m’a souventes fois retenu au moment où j’allais l’oublier. Alors dis, essaye de garder blanche la page qui t’est réservée sur le Grand Livre de la nature.

Andrée me rappelle que nous t’avons vu et entendu à une émission littéraire de la télévision, émission concernant Les Possédés. C’était émouvant de te voir répondre aux questions posées. Et, malgré moi, je faisais la malicieuse remarque que tu ne te doutais pas que, finalement, je te verrai et t’entendrai. Cela a compensé un peu ton absence d’Alger. Nous ne t’avons pas vu depuis pas mal de temps…

Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité. Je vous ai tous aimé et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plait pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’Ecole normale d’Alger (installée alors au parc Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie « consacrée » dans un livre de messe qu’il a fermé ! Le directeur de l’Ecole a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de « l’Ecole libre » (libre…de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’Ecole Laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants. Que sera-ce, peut-être, dans quelques temps ? Ces pensées m’attristent profondément.

Mon cher petit, j’arrive au bout de ma quatrième page : c’est abuser de ton temps et te prie de m’excuser. Ici, tout va bien. Christian, mon beau-fils, va commencer son 27ème mois demain !

Sache que, même lorsque je n’écris pas, je pense souvent à vous tous.

Madame Germain et moi vous embrassons tous quatre bien fort. Affectueusement à vous.

Germain Louis

Je me rappelle la visite que tu as faite, avec tes camarades communistes comme toi, dans notre classe. Tu étais visiblement heureux et fier du costume que tu portais et de la fête que tu célébrais. Sincèrement, j’ai été heureux de votre joie, estimant que si vous faisiez la communion, c’est que cela vous plaisait ? Alors…

dimanche 27 décembre 2009

Bonne année 2010

Je souhaite une très bonne et heureuse année à tous ceux - et toutes celles- nombreux, de plus en plus nombreux, qui me font l'honneur de visiter ce modeste blog.
Allons, cette année 2009 se termine moins mal qu'elle n'avait commencée. Le "génie" de la finance internationale, qui avait plongé le monde dans une crise qui prenait au fil des jours tous les signes d'une grande Dépression de triste mémoire, a été annihilé en partie par la compétence des banques centrales et la rapidité de la mise en oeuvre des plans de relance.
Le G2 ( USA-Chine), comme on pouvait le pressentir et comme le sommet de Copenhague vient de le confirmer, dirige le monde, préoccupé essentiellement - j'allais écrire uniquement -par la défense de ses intérêts.
Il faut cependant être optimiste et avoir toujours confiance dans le génie de l'homme. Les lumières de la salle de conférence de Copenhague à peine éteintes, le journal "Le Monde", dans sa livraison du 26 décembre, révèle que deux chercheurs américains viennent de présenter un "arbre artificiel" capable de piéger le CO2. S'il s'avérait possible, dans un monde où l'électricité propre, d'origine nucléaire, serait abondante et bon marché, "de produire des carburants de synthèse à partir de l'hydrogène obtenu par électrolyse de l'eau et ainsi de réinjecter dans l'atmosphère du carbone qui en aurait préalablement été ôté", la science et le génie des hommes auraient, une fois de plus, répondu de manière optimiste à la question si souvent posée aux étudiants: "Science sans conscience....."
C'est le voeu que l'on peut formuler!!!

lundi 10 août 2009

« L’énigmatique esprit des lieux »

"Composition française" de Mona Ozouf

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dimanche 02 août 2009

La libération de Dinan

Dans les papiers de mon père, après son décès, en novembre 1998, j’ai trouvé son témoignage sur la libération de la ville de Dinan, dans ce qui était alors les Côtes du Nord. Il y occupait les fonctions de directeur des services techniques de la ville. En ce jour anniversaire, je mets en ligne ce récit. Le temps a passé, ces témoignages sont de plus en plus rares. Ils n’en ont que plus de valeur pour les jeunes, pour les historiens, pour la mémoire.
« Le 1er août au soir, route de Dinard, je croise un feldgendarme auquel j’ai eu à faire à plusieurs reprises ; sûrement un brave type dans le civil. Entendant le bruit du canon qui se rapproche, nous faisons le même signe : « ça va barder », mais ce signe n’a pas le même sens pour l’un et pour l’autre. L’approche des troupes alliées est annoncée à Pontorson, puis à Dol. Les Allemands semblent décidés à tenir Dinan. À la mairie, autour du maire, monsieur Aubry, il règne une ambiance de veillée d’armes. L’artillerie américaine, le 802ème Rank Destroyer Battalion, est en batterie sur les hauteurs de Lanvallay.
Le 2 août, je monte avec Hingamp, le contremaître principal, au premier étage de la mairie pour examiner l’état du drapeau qui est dans le placard, sous la fenêtre. Tout est prêt mais il faudra encore patienter. En redescendant, je vois monsieur Balquet, un adjoint, qui arrive, portant dans ses bras un obus de 105 fendu dans le sens de la longueur et dont l’explosif, jaune clair, est apparent. « Il est tombé à l’église Saint-Malo sans exploser. On nous bombarde ». À dix heures trente, les premiers fusants tombent sur le quartier de l’église Saint-Malo et sur le Jardin anglais. Les soldats allemands, en alerte, sont nerveux; Des patrouilles circulent dans les rues et vérifient les identités. Tandis que les explosions se multiplient, les boutiques ferment et chacun prend ses dispositions. Il est onze heures quand les Allemands installent, sur le Jardin anglais, des mitrailleuses lourdes et des canons antichars braqués en direction de Lanvallay. Vers midi et demi, les abris sont surpeuplés, les rues sont désertes. J’entends un bruit sourd de piétinement, par la fenêtre de mon bureau, je vois déboucher de la rue des Rouairies deux colonnes de soldats allemands en tenue de guerre, chargés de munitions et l’arme au poing. Chaque colonne, de soixante hommes environ, rase les murs, en file indienne. Elles se dirigent vers la rue de la Ferronnerie puis, au-delà, vers le viaduc.
Depuis le début du bombardement, chacun est à son poste. Monsieur Aubry est arrivé presque aussitôt à la mairie. Pendant l’incendie des Galeries, monsieur Aubert, le premier adjoint, apporte une aide efficace aux pompiers. Vers 13 heures, quelqu’un dit qu’il faudrait informer les Américains de l’absurdité de ce bombardement qui ne touche que des Français. Je croise, dans la rue, le chirurgien de la clinique de la Sagesse qui court vers la clinique avec, dans ses bras, son fils blessé qu’il ne pourra sauver. L’odeur âcre de la poudre mêlée à celle qui provient des incendies, rend l’air irrespirable. Meheut, un agent de police arrive sur un brancard avec une horrible plaie au cou. Il a l’air mort. Il aurait dit à un soldat allemand, en montrant son fusil : « Donne-moi ça, ça ne te servira plus ». L’allemand a tiré. L’agent de police mort est étendu dans la salle Aristide Briand. Quelques minutes plus tard, arrive un très jeune soldat allemand en uniforme brun clair qui veut savoir où est le revolver de l’agent de police. Le sien, sur ma poitrine, m’est aussi désagréable que son air furieux. Je ne sais de quoi il s’agit. Je demande à Hingamp qui est près de moi. Quelqu’un me souffle « Dans la corbeille à papier de la salle Aristide Briand ». Hingamp dit : « J’y vais » et hérite du même coup du jeune sauvage. Ils vont dans la salle Briand, Hingamp feint de chercher, butte, comme par mégarde, dans la corbeille à papier, celle-ci se renverse et fait apparaître le revolver. L’allemand s’en empare et l’épisode se termine là.
De douze heures à dix-huit heures, le bombardement est intense. Les incendies se multiplient. La relève des blessés et des morts est de plus en plus difficile. La nuit du 2 au 3 août est assez calme. Quelques tirs d’infanterie des deux côtés de la Rance, le pillage des maisons détruites par des soldats allemands, des déplacements de troupes et de blindés allemands annoncent la retraite. Le 3 août, j’entends madame Heurtel, la concierge de la mairie, me crier de venir vite. Le jeune Allemand qui, la veille, cherchait le revolver, tient maintenant le sien sur la poitrine d’Hubert, un ouvrier de la Ville, père de neuf enfants, écroulé sur le pont-bascule de l’octroi. « Sabotage » crie l’Allemand. Hubert a pris, sur un camion allemand inutilisable par l’explosion d’une grenade, de vieux registres dont de nombreuses pages blanches pourraient servir à ses enfants. J’essaie de calmer le soldat allemand, ce qui n’est pas facile. Ces jeunes, formés dans les « Jeunesses hitlériennes » sont fanatisés. Par chance, un Allemand de la Wehrmacht vient à passer et me demande des hommes pour creuser des tombes au cimetière. Je désigne Hubert. Discussion vive entre les deux Allemands; le plus âgé l’emporte. Hubert est sauvé ! Les agents de la Défense passive, les pompiers, les services sanitaires et les patrouilles allemandes circulent dans les rues vides de toute population civile.
Dans la nuit du 3 au 4 août, les Allemands se déplacent, en assez grand nombre, dans la rue du Marchix, venant du Château et allant vers la rue de Brest. Dans ce vacarme de ferraille et de véhicules, nous comprenons qu’il serait imprudent de se faire voir. Une troupe en déroute, silencieuse, au pas, n’aspire plus à être admirée ! Le lendemain, on entend encore quelques tirs de canon et de mitrailleuses. Le Maire, ses adjoints et les chefs de service visitent les abris, les hôpitaux, les cliniques et s’assurent que le déblaiement et l’étaiement des immeubles touchés se déroulent selon les plans.
Le samedi 5 août, le viaduc, miné, saute. La Kommandantur est vide. Des colonnes de soldats allemands prennent la route de Dinard. Les tirs ont repris fortement sur les bords de la Rance. Les pillages continuent. Les Allemands abandonnent leur matériel et battent en retraite. Le dimanche 6 août, il n’y a plus d’Allemands dans la ville. Les habitants commencent à sortir pour se rendre aux offices religieux. Ils sont anxieux, sans aucune information sur ce qui va se passer. Vers 10 heures du soir, étant en faction devant la mairie, je vois arriver un véhicule blindé dont l’avant est couvert d’un tissu donnant une très faible lumière violacée. Un officier américain en sort et me demande s’il peut envoyer d’urgence un message radio en Angleterre. Je le guide aussitôt, en grimpant sur le véhicule, jusque chez Morin, des machines à coudre, qui met son installation à sa disposition. Cet officier est le premier américain libre que j’ai vu à Dinan. Le génie américain installe un pont métallique sur les arches du viaduc détruit et les premiers convois de troupes américaines entrent en ville par le Jerzual.
Dinan est libre.
Mille cinq cents obus de 105 mm et de 155 mm sont tombés sur la ville. 18 incendies ont été difficilement maîtrisés. Le vent, qui soufflait du sud-est, a rabattu sur la ville d’énormes nuages de fumée noire. 517 immeubles ont été atteints. Les témoins racontent ce qu’ils ont vu. Rue de la Croix, un homme a été décapité par un éclat d’obus. La doctoresse, Denise de Saint Jean, est morte dans sa maison. Un obus a pénétré par une fenêtre donnant sur le jardin et a explosé. Les corps de six personnes horriblement mutilés ont été retirés des décombres.
L’objectif est simple, il faut, au plus vite, repasser du désordre à l’ordre; ce qui n’est pas facile en raison des chevauchements d’autorités et des organisations informelles qui s’instituent autorité. L’armée américaine est là, souriante en général, mais autoritaire. On ne sait pas où sont les Allemands autour de Dinan et on m’interdit d’aller à Bôbital voir dans quel état est le service des Eaux. Ce n’est que le 9 août, qu’un capitaine et un sous-officier américain, en armes, me prennent dans un véhicule militaire pour faire une inspection! Alain, le responsable sur place, à Bobital, est en bonne santé et l’usine des eaux en état de fonctionner dès le retour du courant.
Le général Patton, qui, en soixante douze heures, a réalisé le tour de force de faire passer sept divisions à la queue leu leu, par l’étroit pont de Pontaubault, après Avranches, qui ouvrait la route de la Bretagne, pouvait poursuivre la guerre-éclair de ses blindés ».