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samedi 16 février 2008

Vie publique-vie privée

La question de la frontière entre vie publique et vie privée n’est pas nouvelle. Les arguments échangés sur l’exposition au risque des politiques, l’incidence que l’une peut avoir sur l’autre, la légitimité des médias qui ont le devoir d’informer, le lien entre l’intérêt financier et le tirage de la presse, les arrières pensées politiques, l’évolution calamiteuse de la peopelisation, se retournent comme des chaussettes et à chaque incident, sont exprimés avec la même conviction. Ce qui est certain, c’est que le franchissement de cette frontière fait entrer dans une zone à haut risque qui peut avoir des conséquences tragiques. Les regrets, les excuses, les explications, par la suite, ne servent à rien. Les affaires qui ont mal tourné sont nombreuses. Dans ce billet, je voudrais en rappeler une qui, par sa date et la qualité des acteurs, illustre les conséquences tragiques de la montée aux extrêmes dans ce domaine.
Le 16 mars 1914, à 17h15, une femme élégante se présente au Figaro. Elle demande à parler au directeur et remet sa carte à l’huissier dans une enveloppe cachetée. Le directeur du journal, Gaston Calmette, n’est pas là mais ne devrait pas tarder. Quand il arrive, une heure après, accompagné de Paul Bourget, l’huissier lui remet la carte. Intrigué, il prend congé de Paul Bourget et invite madame Caillaux, car c’est d’elle qu’il s’agit, à entrer dans son bureau. Cette femme est à bout, hors d’elle, elle l’insulte, sort de son manchon un pistolet automatique qu’elle a acheté chez Gastinne-Renette, en fin de matinée, et vide le chargeur sur le directeur qui avait pris place derrière son bureau. Gaston Calmette expirera quelques heures plus tard. Comment Henriette Caillaux, la femme du ministre des finances, a t-elle pu en arriver à cette extrémité ?
C’est très simple, depuis plusieurs mois, Gaston Calmette, très lié à Aristide Briand et Louis Barthou, les adversaires politiques de Joseph Caillaux, alimente une campagne de dénigrement d'une rare violence. Depuis quelques jours, il annonce un document foudroyant. Henriette Caillaux comprend que Calmette est capable de publier la correspondance que Joseph Caillaux et elle ont échangée avant leur mariage. Ils étaient alors mariés chacun de leur coté et madame Geydan, la première épouse de Joseph Caillaux, qui attend l’heure de se venger, détient les originaux de la correspondance de son mari avec sa maitresse. Cette femme désespérée, qui sera d’ailleurs acquittée le 28 juillet 1914, grâce à la brillante plaidoirie de Fernand Labori, l’avocat de Dreyfus et de Zola, ne peut plus supporter l’acharnement des adversaires politiques de son mari. Elle n’a aucun moyen d’arrêter la publication de ces lettres d’amour. Elle a peur pour son honneur, pour celui de son mari, pour sa fille qui va se marier. Elle se préparait à être prochainement présentée à la Cour d’Angleterre. Entrée dans la zone de tous les dangers, il ne lui reste plus qu’à commettre l’irréparable dans une période ou se joue, une nouvelle fois, le destin de l’Europe. Il fallait arriver au paroxysme de la montée aux extrêmes pour que les politiques et les journalistes, engagés dans cette escalade pour empêcher Joseph Caillaux d’être nommé président du Conseil, mettent fin à la violence qui les animait. Dans ce domaine également, il faut entretenir la mémoire.

mardi 05 février 2008

Pas vu pas pris

Faut-il se faire à l’idée qu’il y a des problèmes qui n’ont pas de solution. C’est à croire quand on voit se multiplier des « accidents » qui offrent de troublantes similitudes. Je prends deux exemples récents qui apparemment n’ont rien en commun : L’arche de Zoé et le cas Jérôme Kerviel.
Dans un cas comme dans l’autre, la surveillance et les contrôles n’ont été ni dissuasifs, ni suffisants. Le 25 mai 2007, le Quai d’Orsay avait émis une « mise en garde » à la suite d’interventions de l’Autorité centrale pour l’adoption internationale qui avait signalé au Parquet de Paris les agissements d’Eric Breteau. Reçu par la brigade des mineurs, celui-ci est à nouveau mis en garde mais il ne fait pas l’objet d’un suivi. Dans l’autre cas, le rapport Lagarde précise que « très clairement, certains mécanismes de contrôle interne de la Société Générale n’ont pas fonctionné et ceux qui ont fonctionné n’ont pas toujours été suivis des modifications appropriées ». En clair, le back office n’était pas aussi performant que le desk.
Dans un cas comme dans l’autre, il y a eu tricherie, mensonges et infractions. Eric Breteau change le nom de son ONG pour tromper les autorités Tchadiennes et Françaises. Il écrit, de sa main, que les parents des « orphelins » sont morts dans des bombardements alors qu’il sait pertinemment que c’est faux. Il pose de faux pansements et bandages, pour faire passer les enfants pour des blessés qu’il prend en charge. Jérôme Kerviel dissimule ses positions spéculatives sur les contrats à terme d’indices boursiers européens, fait des transactions fictives, des faux mails, dépasse les limites autorisées et s’enferme dans le mensonge.
Dans un cas comme dans l’autre, l’intéressé est convaincu que si on l’avait laissé faire, les faits lui auraient donné raison. Eric Breteau, du fond de sa cellule, a écrit une longue lettre manuscrite dans laquelle il conteste toutes les accusations dont il est l’objet, mais aussi affirme qu’il est victime « d’une cabale hallucinante », qu’il s’agissait bien d’orphelins en détresse qu’il a voulu sauvé et « qu’il est le seul à avoir essayé de faire quelque chose pour le Darfour ». Les procès-verbaux des auditions de Jérôme Kerviel, publiés par le journal Le Monde, sont à cet égard, stupéfiants. Le trader y exprime sa conviction que si on ne l’avait pas arrêté, il aurait pu se « refaire ». Il explique qu’il n’avait d’autre but que de faire mieux que les autres traders pour la plus grande gloire de la Société Générale. La preuve, quand sa position était bénéficiaire de un milliard quatre, s’il avait osé l’avouer à sa hiérarchie, il aurait apporté la preuve de son génie et du bien fondé de sa stratégie. Il se persuade que si ses supérieurs ne sont pas capables de déceler ses fraudes, c’est qu’ils les autorisent. Dans le Monde d’hier, il est rapporté qu’il aurait été jusqu’à affirmer qu’il avait « découvert une martingale sur le contrat à terme sur le Dax, en jouant sur les horaires d’ouverture du marché ».
Dans un cas comme dans l’autre, un courant de pensée se mobilise sur internet pour soutenir « le fautif sympa, désintéressé, au grand cœur », alors même que la presse, dans son ensemble, et les Pouvoirs publics dénoncent la fraude et l’infraction aux règles. Cette réaction d’une partie de l’opinion publique en dit long sur l’état d’esprit des Français à l’égard des banques et des institutions en général.
Dans un cas comme dans l’autre, ceux qui ont une pratique normale et respectent les règles établies, souffrent des conséquences de l’accident. Le HCR, la Croix-Rouge et l’Unicef, présidé par mon ami Jacques Hintzy, qui luttent au Darfour dans des conditions difficiles pour accomplir leur mission dans le respect des conventions internationales, vont subir les conséquences de la pratique inqualifiable de l’Arche de Zoé. Au desk de la Société Générale, les traders qui ne trichent pas, qui respectent les règles édictées par la hiérarchie mais aussi une certaine éthique, sont furieux. Leur image déjà écornée par des bonus très élevés, leur mode de vie livré en pâture à cette occasion, sont sous les feux de l’actualité. De nouvelles contraintes vont leurs être imposées, ce qui est normal, mais ce n’est pas Jérôme Kerviel qui en souffrira, il va sans doute disparaître définitivement des salles de marché.
Dans un cas comme dans l’autre, le Président de la République a commenté à chaud l’événement. Hypersensible à l’opinion publique française, il n’a pris aucun risque en ne parlant que de la responsabilité du président de la Société Générale et, en ce qui concerne l’Arche de Zoé, a promis, un peu vite, qu’il « irait chercher ceux qui restent quoi qu’ils aient faits ».
Que faut-il en conclure ? Que la mondialisation et le capitalisme créent en permanence les conditions pour que de tels accidents se produisent. Qu’il y a un rapport asymétrique insurmontable entre ceux qui respectent les règles établies et ceux qui ne peuvent résister à des pulsions irrationnelles. Le comportement de Zinedine Zidane en finale du Mondial de football avait stupéfié et partagé le monde entier. Que l’enseignement des mathématiques à ce niveau doit être accompagné d’un enseignement psychologique ?
Il est indéniable que le dépassement de soi, l’obsession de la performance, la quête de l’exploit, poussés au paroxysme, posent des problèmes. Ont-ils des solutions, ce n’est pas certain. La théorie de l’Académicien, René Girard, dont j’ai parlé récemment, sur le mimétisme, la montée aux extrêmes et le bouc émissaire, trouve là toute sa pertinence. L’ambition du pouvoir, l’impérieuse nécessité de réussir dans un monde organisé autour de l’argent, la volonté de dépasser les limites, transforment des hommes quelconques en pilotes de Formule 1. Le besoin, pour être connu et reconnu, d’être plus loin que soi-même, plus loin que la réalité, fabrique des endorphines qui vont déclencher des sensations de plaisir et de douleur. Les traders reconnaissent d’ailleurs que la douleur que déclenche une position perdante et supérieure au plaisir qu’engendre un gain important. Au fond, ce qui est difficile, c’est de garder l’équilibre en toutes circonstances. Mettre le curseur au bon endroit, être un sage et, à ce titre, faire partie de l’élite. Daniel Bouton n’est pas Jean-Marie Messier, mais, tel le pilote de Formule 1, il prend des risques en permanence. Il ne peut vérifier lui même que chaque boulon de chaque roue a bien été vissé. Lui aussi n’a pas envie d’être le bouc émissaire.
Il serait donc impossible d’éviter que des hommes, ou des femmes, cherchent en permanence à échapper à leur condition en trichant dans la course vers l’excellence. Raymond Aron avait raison, il faut se faire à l’idée qu’il y a des problèmes qui n’ont pas de solution.