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vendredi 27 juillet 2007

L’homme pressé !

Régis Debray écrivait, il y a quelques jours dans le journal Le Point « qu’une société qui se délite, qui perd ses repères, éprouve un désir de chef. » Nicolas Sarkozy répond à cette attente. A sa façon, qui s’apparente plus à celle d’un grand chef d’entreprise qu’à celle d’un chef d’Etat classique, il répond à ce besoin qu’ont les Français d’être dirigés. Pour l’instant, même si dans les Chancelleries européennes, cette façon de faire étonne et agace parfois, les Français, j’allais écrire les Gaulois, apprécient le changement et ne partagent pas les critiques de François Hollande quant il dénonce « le coup d’éclat permanent ». Les Français, dans une grande majorité, savourent le feuilleton de l’été qui leur est offert avec un couple romanesque dont ils suivent avec délice, et un peu d’inquiétude, les exploits quotidiens. Ils en avaient assez, surtout les plus jeunes, de cette France qui ne bougeait plus, qui semblait s’endormir doucement et perdre son statut de chef de file en Europe.
Une anecdote, plus précisément une caricature, me revient en mémoire : Le bon docteur Queuille, corrézien, président du Conseil au début de la quatrième République, était réputé pour sa propension à l’immobilisme. La caricature le représentait, posant au milieu de son gouvernement, face aux photographes. L’un d’eux s’exclame : « Ne bougez pas ! » et le président Queuille de répondre : « C’est bien notre intention ! »
Je fais, sans grand risque de me tromper, le pronostic que nous allons assister dans les mois qui viennent à une « sarkozysation » des comportements. Souvenez-vous, après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, de très nombreux hauts fonctionnaires, cadres supérieurs, et bien d’autres, parlaient involontairement, par mimétisme, comme VGE. Le style, les expressions, souvent un peu précieux et recherchés, étaient copiés, imités, parce qu’ils symbolisaient le pouvoir. Aujourd’hui, la méthode Sarkozy, si méthode il y a, va être employée par ceux qui sont en situation de diriger, de commander, d’exiger des résultats, de négocier. La haute compétition sportive et les grandes entreprises, aux actionnaires exigeants, n’avaient pas attendu le nouveau chef de l’Etat, pour pratiquer la culture du résultat, entretenir la pression sur les individus, soumis à une évaluation permanente de leurs résultats. Cette pratique, ce mode de gouvernance sont apparus à la fin des années 80, dans les activités de services. La rémunération liée aux résultats, le culte de l’argent, la compétition permanente, le stress, mais aussi le luxe et les récompenses, sont à la mode dans certains secteurs d’activité. Cette évolution ne s’est pas faite sans casse. Elle est en grande partie responsable de cette épouvantable tendance à l’individualisme, à l’incivilité, au chacun pour soi. Elle contribue indéniablement au processus de délitement du tissu social auquel nous assistons.
Si le chef de l’Etat, qui heureusement n’est pas un idéologue, pense qu’il serait bon pour la France de généraliser cette méthode à l’ensemble de la société française, le résultat n’est pas assuré d’avance. Notre société pourrait devenir invivable, encore plus égoïste. Les suicides, déjà préoccupants, augmenteraient chez ceux qui ne pourraient pas s’adapter à cette société qui n’en serait plus une. Le « vivre ensemble », l’esprit d’équipe, le collectif, disparaîtraient. C’est déjà le cas dans un certain nombre d’entreprises où le climat est devenu invivable. A l’échelle d’une nation, c’est beaucoup plus lourd de conséquence. Certes, il faut que la France bouge, s’adapte à la mondialisation, si elle ne veut pas continuer à prendre du retard, mais Nicolas Sarkozy devra placer le curseur au bon endroit entre le mouvement, indispensable, et la qualité du « vivre ensemble » qui est aussi une richesse nationale.

lundi 16 juillet 2007

Ignorantus, ignoranta, ignorantum

Je ne sais plus quel est le Professeur de médecine qui avait écrit, au début d’un de ses ouvrages, que « pour être franc, la plupart des médecins préféreraient être vétérinaires, car le patient ne se plaint jamais, ne pose pas de questions et maintenant, avec internet, ne prétend pas en savoir plus que le médecin ». C’était peut-être le Professeur Hamburger ou le Professeur Jean Bernard.
Au cours des deux heures que je viens de passer chaque jour, pendant huit mois, à l’hôpital Raymond Poincaré à Garches, j’ai pu observer les comportements. Ils ont en effet beaucoup changé depuis quarante ans, si l’on prend en compte la rupture de mai 68. Les professeurs, les « mandarins », et les médecins, en général, ne gardent plus leurs distances, ne se réfugient plus derrière quelques mots latins et de nombreux néologismes pour dialoguer avec leurs patients. Les Français, qui ne tolèrent plus la moindre douleur, ne supplient plus, ils exigent des médicaments dont ils ont entendu parler et semblent, malgré les progrès considérables, ne plus avoir la même confiance dans la science. C’est triste et grave.
Le professeur Maurice Tubiana, dont j’ai parlé dans mon dernier billet, raconte, à la page 251 de ses Mémoires, un souvenir édifiant : « Un de mes amis, mathématicien, avait un cancer de la prostate. Il me demanda de lui conseiller un urologue dans la ville où il habitait, ce que je fis volontiers. Dix jours plus tard, je rencontrai cet urologue ; je lui demandai comment la consultation s’était passée. « Votre malade, me répondit-il, est charmant et fort intelligent, mais jamais dans ma vie je n’ai été autant humilié. Il est arrivé à mon cabinet avec un dossier où il avait colligé tous les articles récents, avec commentaires, tous les protocoles thérapeutiques disponibles et était beaucoup plus au courant que moi des dernières nouveautés. C’est lui qui m’a fait passer un examen. Heureusement, il a compris qu’il ne suffisait pas d’avoir réuni une documentation, il fallait en tirer les conclusions adaptées au malade et, là, il s’égarait. »
La fréquentation quotidienne de l’hôpital permet de prendre la mesure de la charge de travail du personnel soignant, de son dévouement, de sa bonne humeur permanente. Médecins, infirmières, kinés, aide-soignants, aiment leurs malades. Ils ont choisi ce métier pour servir. Rares sont ceux qui ne montrent pas leur motivation. Ils ont pourtant leurs problèmes, eux aussi. Si les médecins ont longtemps été mystérieux, distants, fatalistes car les moyens dont ils disposaient étaient limités, ce n’est plus le cas aujourd’hui. On pourrait seulement regretter un hyper spécialisation qui limite leur champ d’action. L’information du malade a fait des progrès considérables. Il reste encore cependant à gérer les décisions collectives et le partage des responsabilités. Ce n’est pas une mince affaire.

dimanche 08 juillet 2007

« N’oublions pas demain »

Je ne suis pas sûr que Nicolas Sarkozy ait été bien compris quand il a prôné les vertus du travail, pendant la campagne. L’amélioration du pouvoir d’achat, le pouvoir de consommer, la revalorisation des salaires, la production intérieure brute, n’étaient pas ses seules préoccupations. Le travail a d’autres vertus que la religion et le rationalisme ont su glorifier tout au long des siècles. La morale judéo-chrétienne, comme la laïcité des « hussards de la République », savaient donner un sens à la vie. Aujourd’hui, c’est ce sens qui part à la dérive et c’est bien qu’un jeune chef d’Etat ait le courage, car il en faut, de prendre l’air du temps à contre courant.
Le professeur Maurice Tubiana, dans ses Mémoires qu’il vient de publier sous le titre : « N’oublions pas demain », raconte son étonnement quand un jour, un de ses jeunes collègues, qui cherchait une ville où s’installer, lui avait dit : « Dans le choix que je vais faire, j’accorderai une importance essentielle à la qualité de vie. » Le professeur avait compris « qu’il voulait être près d’une station de ski ou d’une plage ». Il ajoute « qu’il y a trente ans, on choisissait la ville en fonction de l’intérêt du travail et non de l’agrément des loisirs. »
Je recommande vivement la lecture de ce livre d’un grand scientifique, humaniste, qui se déclare « hanté par l’opposition entre les conditions matérielles de vie de plus en plus confortables, une santé, une longévité, qui s’améliorent sans cesse dans les pays industrialisés, et un pessimisme croissant qui va jusqu’à nier le progrès. » Ce recroquevillement sur le présent, ce sentiment de déclin, cette peur de l’avenir, sont à l’origine de sa décision, à 87 ans, d’écrire sa foi dans l’avenir et sa conviction que « l’homme peut orienter son destin ».
Le professeur Tubiana a épousé, en 1953, la fille d’un médecin de Cahors, parent éloigné de ma belle-famille. J’ai donc souvent entendu parlé de cet homme brillant dont j’ai suivi le parcours, les écrits, les combats, avec beaucoup d’intérêt. Les hasards de la vie m’avaient même offert la chance de le rencontrer un jour de 1963, alors qu’il faisait l’acquisition d’un emplacement pour sa voiture, dans un immeuble du 16ème arrondissement, avenue Bugeaud. Il n’était pas aussi connu, mais je savais déjà qui il était et ce qu’il faisait.
La lecture de ce livre est à rapprocher d’un excellent article, publié par le Figaro du 7 juillet, écrit par un professeur agrégé d’histoire, Corine Bouteille, et d’un colonel de l’armée de terre, Philippe Pontiès, tous deux auditeurs de la 58ème session de l’Institut des hautes études de défense nationale, l’IHEDN, qui m’est si cher et dont j’ai l’honneur d’être un ancien président très actif. Eux aussi, à leur façon, se préoccupent de l’avenir. C’est bien que de jeunes auditeurs de l’IHEDN, issus de deux mondes si différents, que sont la Défense et l’Education, se préoccupent de l’avenir et prennent le relais de ceux qui, comme mes amis, les présidents Quinio et Savelli, ont consacré tant de temps, ces vingt dernières années, à sensibiliser les enseignants aux questions de défense, au sein des « Trinômes académiques ».
Le « papier » de ces deux jeunes auditeurs est excellent car il pose les bonnes questions : « Comment sensibiliser les générations montantes au bien commun à préserver, aux enjeux du monde contemporain et aux réponses qu’ils appellent. Comment donner un sens au projet qui lie les membres d’une communauté de plus en plus métissée, dans ses deux dimensions nationale et européenne ? Comment favoriser les regards croisés de nos enfants sur le passé, les défis du présent et les enjeux d’un avenir qu’il leur appartient de construire.. » Dans leur conclusion, ils soulignent que « l’heure est enfin à des coopérations pédagogiques poussées entre la Défense, l’Education nationale et les mouvements associatifs attachés à la promotion de la jeunesse, de la mémoire, de la culture et du développement…L’esprit de défense reste un enjeu de citoyenneté.. »
Ils ont raison, « n’oublions pas demain ».