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lundi 30 janvier 2006

Aimer la France, c’est d’abord aimer son histoire…

Le mois des vœux se termine. Vendredi, c’est au Palais Royal, précisément au Conseil d’Etat, que j’ai eu l’honneur d’être invité. Comme tous les Parisiens, je ne connaissais de ce magnifique ensemble palatial que la façade qui donne sur la place, la Comédie –Française et les jardins qui furent témoins de la plupart des grands événements historiques qui ont secoué la capitale. C’est le cardinal de Richelieu qui eut l’idée, en 1629, de construire ce magnifique ensemble. A sa mort, il laissa son palais au roi, Anne d’Autriche, qui en fit sa résidence. Le jeune Louis XIV, qui gardait depuis la Fronde, un mauvais souvenir de ce palais, le céda à son frère Gaston d’Orléans dont la famille conserva la propriété jusqu’en 1841. C’est surtout Philippe d’Orléans, le Régent, qui fit décorer les appartements du premier étage que le Conseil d’Etat occupe aujourd’hui. Derrière la façade, sur la place, j’ai découvert avec surprise, parce que j’en ignorais l’existence, l’escalier que l’architecte Constant avait réalisé. Avec sa rampe en ferronnerie de Corbin et les bronzes de Caffieri qui s’inscrivent dans une coupole de 26 mètres, l’escalier doit impressionner tous ceux qui doivent le gravir pour recueillir un avis ou une décision du Conseil d’Etat. Les sections se réunissent dans les diverses pièces de réception du Régent qui, pour être plutôt mal adaptées, n’en conservent pas moins une solennité et une sérénité de bonne augure pour la qualité des décisions. Il règne dans ces lieux, entre les jeunes auditeurs (et auditrices) de 24 ans, sortis récemment de l’Ecole nationale d’administration et les conseillers, qui terminent leur carrière à 68 ans, une ambiance qualifiée d’harmonieuse et de chaleureuse par ceux qui y travaillent. La vie du conseiller d’Etat n’est pas celle qu’on imagine. En dehors des chefs de section, en fin de carrière, et de quelques fonctionnels, les auditeurs, maîtres des requêtes et conseillers n’ont ni bureaux ni secrétaires. Ils travaillent chez eux ou à la bibliothèque avec une feuille de papier blanc. La vie au Conseil d’Etat est modeste, laborieuse, presque monacale. Le dîner, auquel j’avais l’honneur d’être invité, avait lieu dans la salle des pas perdus que traversaient discrètement des conseillers aussi surpris qu’attardés, un vendredi soir. Je n’ai pas parlé de la vue sur les jardins et des abeilles au plafond, dans la bibliothèque, qui témoignent du passage dans le palais d’un frère de Napoléon.
Le lendemain, c’est dans les salons du gouverneur militaire de Paris, aux Invalides, que j’ai eu le plaisir d’être invité à déjeuner. L’Hôtel des Invalides, fondé par Louis XIV, en 1670, « pour que ceux qui ont librement exposé leur vie et prodigué leur sang pour la défense de la monarchie…passent le reste leurs jours dans la tranquillité », héberge aujourd’hui de très nombreuses institutions. Le gouverneur, qui commande la région militaire, occupe l’aile est de l’Hôtel, à l’angle de l’esplanade et du boulevard des Invalides. Il est inutile que je parle de ce monument qui reçoit chaque année un nombre considérable de visiteurs français et étrangers. Au moment où certains s’interrogent sur l’avenir des notions de patrie, de nation, de république, dans notre pays, je conseille la visite en famille de ce lieu de mémoire. Aimer la France, c’est d’abord aimer son histoire….et la connaître !

vendredi 27 janvier 2006

Les Français veulent-ils encore rester une nation ?

La plupart des téléspectateurs qui ont regardé hier soir l’émission « A vous de juger » d’Arlette Chabot et avant hier « Culture et dépendances », l’émission de F.O Giesbert, ont découvert avec stupeur l’état de la France, la fracture raciale, générationnelle, sociale, qui la traverse depuis plusieurs mois. Ils ont certainement reçu comme un coup de poing les propos de certains intervenants, notamment ceux de Houria Bouteldja, d’origine algérienne, qui, au nom des « indigènes de la République » milite ouvertement pour le communautarisme, pour une autre République, en un mot pour casser la nation. « C’est un cri d’amour pour la France » tente d’expliquer Edwy Plenel". Ce n’est pas une révolte, Sire, c’est une révolution ».... Tous les arguments étaient bons pour culpabiliser, déstabiliser la France. Les plus anciens étaient sidérés.
Ceux qui expriment leur amour de la Patrie, sont catalogués comme réactionnaires, nationalistes, post-colonialistes, quand ce n’est pas pire. Ceux qui aiment leur pays, sont fiers d’être Français, seraient-ils devenus minoritaires ou victimes d’une minorité agissante ? La Marseillaise sifflée, au Stade de France, avait déjà été un mauvais signe. Le débat sur le port du voile avait révélé les forces en présence et fait découvrir la dialectique de Tarik Ramadan, « ambassadeur » de la mouvance des Frères musulmans qui viennent de prendre le pouvoir à Ramalah.
La remarquable émission de Bernard Pivot, « Double Je », qui avait beaucoup fait pour que des étrangers qui aiment la France contribuent à réveiller cette conscience que la France est une idée, qu’être Français est une chance, paraît déjà bien loin. Renan avait raison d’écrire que la nation n’est pas seulement un lot de souvenirs communs mais « un plébiscite de tous les jours ». Les raisons pour lesquelles les Français sont déstabilisés, perdus, sont connues : les données démographiques ont été bouleversées, l’éducation civique a été abandonnée, le « rang de la France », cher au général de Gaulle, s’est affaibli. Les Français comprennent que leur pays n’est plus le centre du monde.
Le Premier ministre a raison de combattre les « déclinologues », mais les problèmes sont là, on ne peut nier que le pays traverse une période très difficile et dangereuse pour son avenir. L’identité française est fragile, menacée. Elle ne repose plus sur les mêmes certitudes. Alors qu'elle s’était constituée par la fusion de diverses cultures, nombreux sont ceux aujourd’hui qui, au nom de la liberté et de la modernité, voudraient juxtaposer et opposer les cultures, conserver leurs racines extérieures tout en usant (et abusant) du mode de vie en France et de l’Etat Providence. L’arrogance avec laquelle certains « nouveaux » Français participent au chahut général et à la remise en cause de tout est inquiétant.
Je sais bien que tout homme qui aborde la dernière partie de sa vie a le sentiment d’assister à la fin d’un monde. Je sais bien que l’avenir de la France, c’est l’Europe, c’est le monde ; sur le plan économique, scientifique, technologique, culturel. Je sais bien qu’il faudra s’adapter, mais pour ceux de ma génération, imaginer que la France ne soit plus éternelle est difficile à concevoir. Je ne peux pas imaginer qu’il ne soit pas possible de concilier notre identité et notre place dans le monde de demain.
J’espère que la prophétie de Max Gallo se réalisera et que celui (ou celle) qui gagnera la prochaine présidentielle sera celui (ou celle) qui saura parler de la France comme Angela Merkel et Gordon Brown parlent de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Attention, les nations aussi sont mortelles.

mardi 24 janvier 2006

Sur les lapsus

Le Premier Ministre, il y a quelques jours a « formé le vœu que chacun d’entre vous, avec l’encre, avec l’image, avec le son, avec les derniers moyens de la technologie, ait à cœur, à chaque étape de sa journée, de mettre quelques gouttes d’humour et quelques gouttes de tendresse. Croyez-moi, cela rend la vie plus belle. » Si l’actualité offre, en tant que telle, peu d’humour et de tendresse, heureusement les hommes s’en chargent souvent involontairement. Nous commettons tous des lapsus qui font rire, nous embarrassent et sont inexplicables.
Freud a analysé le fonctionnement du lapsus. D’après lui, ce n’est pas seulement une contamination mécanique des sons entre eux, les lapsus trouveraient leur origine dans une source en dehors du discours. Un élément perturbateur, constitué par une idée unique restée inconsciente, se manifesterait par un lapsus. Il cite, dans « Psychopathologie de la vie quotidienne », le lapsus fameux commis à l’Assemblée nationale française par un député qui, s’adressant à ses collègues, les invitait à « durcir leur sexe » alors qu’il voulait dire « durcir leur texte ». L’histoire ne dit pas quelle était « la source en dehors du discours » qui était venue perturber l’orateur. Le Président de la République, lors de ses vœux aux Corréziens, a commis un nombre particulièrement élevé de lapsus qui ont été analysés à la loupe par des observateurs sans pitié. Ces lapsus ont inquiété ses proches par leur nombre plus que par leur signification. En revanche, il paraît évident que François Hollande, qui, quelques instants après, engagent ses partisans à « combattre la gauche et rassembler la droite », est victime des lapsus de Jacques Chirac auxquels il pense encore. Le maire de Jarnac, Jérôme Royer, pense à quelqu’un d’autre quand, pour remercier Raffarin de sa présence, il dit : « Monsieur Mazarin. » Dans le même temps, le président américain, lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche, pour justifier sa décision d’autoriser les mises sur écoute sans mandat de justice au nom de la lutte contre le terrorisme, a dit : « A la fin des années 1990, notre gouvernement suivait Oussama Ben Laden parce qu’il se servait d’un certain type de téléphone. Cette information avait été publiée dans la presse. Qu’est-ce qui s’est passé ? Saddam…. » a dit le président, avant de se reprendre, « Oussama Ben Laden a changé de comportement et changé sa façon de communiquer….. » - Autre exemple: l’ancien ministre Arpaillange avait déclaré un jour: “En 1989, sur cinquante-deux évadés, on en a repris cinquante trois. » Et Dan Rather, le présentateur vedette de la télévision américaine, lors du premier atterrissage de Columbia : « The Schuttle is now going five times the sound of speed » - ( La navette va à présent à cinq fois le son de la vitesse) .
Les exemples sont nombreux. Il arrive à tout le monde d’oublier ses lunettes, d’être fatigué, de penser à autre chose. Le Premier Ministre a raison : n’oublions pas, chaque jour, de mettre quelques gouttes d’humour et un peu moins de méchanceté et de violence.

samedi 21 janvier 2006

L’art de restaurer la dissuasion nucléaire française

Il fallait voir le président de la République, le lundi 19 janvier, rayonnant, alerte, descendre dans les entrailles du sous-marin nucléaire lanceur d’engins à l’Ile Longue, le sanctuaire de la Force océanique stratégique. Après une semaine de vœux épuisante, c’est un Chef des armées sûr de lui, clair, précis, qui s’est exprimé au milieu des siens sur le sujet le plus difficile qui soit : la dissuasion nucléaire. Comme le rappelle fort justement Pierre Joxe, dans son dernier ouvrage, le concept français de la dissuasion nucléaire « repose sur l’idée qu’il faut être capable d’infliger à un agresseur éventuel des dommages tels que cela ne vaudrait pas la peine, pour lui, de prendre le risque disproportionné d’attaquer la France ». Il ne suffit pas de s’être doté de cette arme redoutable et redoutée, encore faut-il périodiquement convaincre que cette arme est en permanence adaptée aux menaces qui évoluent. Dissuader est un art que tous les présidents de la République, depuis le Général de Gaulle en 1964, ont pratiqué avec une égale crédibilité. Le récit (et les confidences) que Pierre Joxe fait de la haute idée que François Mitterand se faisait – à partir de 1981 - de ce pouvoir de donner la mort en cas de nécessité vitale, est très intéressant. J’encourage vivement ceux qui, à juste titre, se posent des questions sur ce sujet, à lire ce livre : Pourquoi Mitterand ?
Le jour même où le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et son rival Oussama Ben Laden expriment leurs intentions belliqueuses, le président de la République, dans un discours où chaque mot était soigneusement pesé, a étendu la notion d’intérêts vitaux, précisé que les forces nucléaires ont été « configurées en conséquence » et renouvelé le concept « d’ultime avertissement » qui avait fait couler beaucoup d’encre il y a vingt ans. Il a enfin affirmé que « le développement de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD), l’imbrication croissante des intérêts des pays de l’Union européenne, la solidarité qui existe désormais entre eux, font de la dissuasion nucléaire française, par sa seule existence, un élément incontournable de la sécurité du continent européen. »
Dès le lendemain, alors que les principaux représentants du parti socialiste approuvaient cette déclaration, la presse en Allemagne, en Espagne, en Grande-Bretagne, contestait l’élargissement de la doctrine française aux « Etats terroristes » et jugé dangereuse l’évolution de la France dans ce domaine. De la part de l’Allemagne, très sensible à la question nucléaire, c’est compréhensible ; les Anglais, qui contrairement aux Français n’ont pas de véritable autonomie dans ce domaine, sont moins critiques mais considèrent que cette déclaration présente des risques. Par delà les luttes d’influence, les rivalités, les arrières pensées, les règlements de comptes entre pays membres de l’Union européenne, la déclaration de Jacques Chirac a le grand mérite de montrer la détermination de la France à défendre ses intérêts vitaux tout en laissant planer le doute sur leur nature et leur étendue. Elle a également le mérite de mettre ces pays devant leurs responsabilités dans ce domaine. Il ne peut y avoir d’Europe forte et unie sans une politique de défense et de sécurité autonome. Ce n’est pas encore le cas et le projet de constitution ne réglait pas le problème de manière satisfaisante. Sur tous ces sujets, en France et en Europe, un vaste débat démocratique doit avoir lieu. C’est en cela que cette déclaration du président de la République était importante. En d’autres termes, il a parfaitement dit à ceux qui sont susceptibles de nous menacer et à nos partenaires européens ; « Nous sommes déterminés à protéger nos intérêts vitaux, nous en avons les moyens, si vous voulez que nous nous concertions et que nous coordonnions nos politiques, parlons-en ! »

jeudi 19 janvier 2006

Il faut sauver le soldat Burgaud

Il est encore temps, quelques jours avant son audition par la Commission d’enquête parlementaire, de donner quelques ultimes conseils à ce jeune juge d’instruction. Au lieu de se présenter, droit dans ses bottes, le code de procédure pénale à la main, convaincu qu’il est victime d’une injustice, que tout est de la faute du Législateur, qu’il n’a rien à se reprocher puisqu’il « a rempli sa mission honnêtement et normalement, » le Juge devrait poser tous ses ouvrages de droit, derrière lesquels il se sanctuarise, et se diriger vers sa bibliothèque. Etudiant brillant, sorti d’une grande Ecole, il découvrirait très vite qu’il a fait trop de droit et oublié ses humanités. Il est évident qu’il n’est pas responsable de tout. Il y a dans cette épouvantable affaire de nombreux responsables. A l’école nationale de la magistrature, le programme ne doit pas consacrer suffisamment de temps à construire un magistrat, à construire un homme. Dans LA GUERRE ET LA PAIX de Léon Tolstoï, le Juge trouverait ce que le Prince André Bolkonski, qui rentre épuisé physiquement et moralement de la guerre contre Napoléon, dit, en français, à son ami Pierre Bézoukhov : « Je ne connais dans la vie que deux maux bien réels : c’est le remord et la maladie. Il n’est de bien que l’absence de ces maux. » Vivre pour soi, en se bornant à éviter ces deux maux, voilà toute ma sagesse actuelle. » Pierre découvre à quel point l’horreur de la guerre et le décès de sa femme, pendant son absence, ont brisé cet homme, son ami. Il cherche en vain à le convaincre qu’il fait fausse route, que le bonheur ne peut être à ce prix, qu’il ne peut pas penser ce qu’il dit. Le remord, la conscience d’avoir mal agi, n’est pas une notion juridique, c’est un sursaut de morale. Si la conscience d’avoir perpétré une mauvaise action ne se traduit pas par un sentiment de malaise, de regret, de culpabilité, le risque est grand de quitter la famille des « hommes de bonne volonté » pour entrer dans une catégorie où l’on trouve toutes sortes d’individus que l’ Histoire a marqué au fer rouge. Si le juge pense comme certains que le remord fait le malheur du monde, que c’est un tueur de bonheur, d’énergie et de réalisation, alors il ne sera pas possible de sauver le soldat Burgaud. S’il pense que pour continuer sa carrière, rebondir, il doit se débarrasser à jamais du remord, se pardonner à lui-même et surtout oublier, oublier, oublier…, cette recette du bonheur sera de courte durée. Il découvrira tôt ou tard, que ses convictions de l’instant, son sursaut d’orgueil, laisseront place à une douleur atroce qui vous tourmente toute votre vie. Pour l’honneur de la France, de la Justice, et pour la paix de sa conscience, il faut souhaiter que le Juge trouve les mots à l’adresse des victimes, de sa hiérarchie, de la représentation nationale, pour sauver ce qui peut encore être sauvé. Le président du syndicat des magistrats l’a bien compris. Hier soir, devant les caméras du dernier journal de France 3 , il avait changé de ton. Il réclamait toujours de nouvelles dispositions législatives, comme à chaque affaire qui tourne mal, mais il n’était pas aussi sûr de lui que devant Christine Ockrent, quelques semaines auparavant. Il a compris l’étendue des dégâts pour le Pays et pour l’image de la Magistrature.
Qui pourra encore dire, au début d’une procédure : « J’ai confiance dans la Justice de mon Pays ? A l’évidence, les magistrats sont mal formés. Que le juge Burgaud ose le dire, c’est sa meilleure défense. Les formateurs doivent, comme l’avoué Derville dans « le colonel Chabert » de Balzac, enseigner à leurs étudiants que les cabinets de juges d’instruction « sont des égouts qu’on ne peut pas curer. » Les magistrats ne sont pas formés comme le sont les soldats français, pourtant confrontés, le cas échéant, au devoir de donner la mort. Les explications fournies par l’Etat-major, ces dernières semaines, dans l’affaire de Cote d’Ivoire ont convaincu, si besoin était, que la place de l’éthique, de la morale figure aujourd’hui en bonne place dans les devoirs du soldat et la valeur de leur serment.
Avant de refermer sa bibliothèque, je conseille au juge Burgaud de relire le beau poème de Paul Eluard que Georges Pompidou avait récité à la fin de sa première conférence de presse en réponse à Jean Michel Royer qui lui avait demandé ce qu’il avait fait et pensé après le suicide de Gabrielle Russier. « Comprenne qui voudra! Moi, mon remord ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. »